En 1848, un comité nommé par la Chambre des communes pour faire une enquête sur l'état de la traite des noirs et sur le degré d'efficacité de la mesure employée pour la réprimer, rédigea deux rapports dont les conclusions furent: «Que le gouvernement devait songer à renoncer, aussitôt que possible, aux moyens employés jusqu'alors pour la suppression du trafic des noirs[72].»
[Note 72: Revue coloniale, t. I et II.]
La presse anglaise tout entière s'émut à cette révélation; et le Times, prenant texte du témoignage rendu devant la commission d'enquête par le commodore Hottam, l'un des derniers chefs d'escadre employés à la répression de la traite; et s'appuyant sur un opuscule du capitaine William Allen, l'ancien chef de l'expédition du Niger, se prononça pour le rappel de l'escadre britannique.
«Les escadres de blocus, disait le Times, ont complètement manqué leur but, qui était de balayer l'Océan des négriers, et, dans l'opinion du comité, elles le manqueront toujours, quels que soient d'ailleurs les forces et le talent qu'on mette au service de ce système.»
L'an dernier enfin, une députation de négociants anglais soumettait à lord Palmerston ses observations «sur les mesures à employer pour amener les gouvernements européens à exercer une action plus efficace en matière de traite des noirs,» et concluait à l'immigration[73].
[Note 73: Revue coloniale;—Revue contemporaine, janvier 1858.]
Il reste donc acquis que la traite se fait partiellement encore sur l'est et sur l'ouest du continent africain, et qu'elle n'y a rien perdu de son activité du sud au nord, par caravanes; que sa quasi-suppression n'a rien modifié à l'état de guerre immémorial et permanent des rois soudaniens entre eux, et qu'elle a pour effet, au contraire, de substituer à l'esclavage des nègres chez les blancs, relativement très-tolérable, un esclavage sur place atroce, impitoyable, pire cent fois que le premier, pire que l'esclavage antique.
Voici donc ce que les gouvernements de l'Europe, sous la pression d'une ignorante philanthropie, au nom de la religion, de la morale et de la liberté, ont trouvé de mieux à faire pour ces quarante ou cinquante millions de pauvres nègres qui peuplent les Soudans! Ils les ont condamnés moitié à l'esclavage, sans rachat possible, et tous au paganisme et à la barbarie à perpétuité.
Admettons pour un moment l'impossible: deux escadres de mille vaisseaux croisant en vue des côtes dans l'océan Atlantique et la mer des Indes; des postes échelonnés depuis la haute Égypte, au travers du désert, jusqu'au sud du Maroc, veillant l'arme au bras; pas un négrier ne peut échapper au canon des escadres, pas une caravane ne franchira cette vaste haie de baïonnettes; pas un nègre désormais ne sortira du Soudan; la traite sera supprimée, cette fois, à n'en pas douter.
Eh bien! vous aurez un grand cirque, un cirque d'un million de lieues carrées où des millions d'hommes s'égorgeront sans merci; car, plus impitoyables que le peuple-roi quand il se donnait la joie d'un combat de gladiateurs, vous aurez fermé la janua vivaria, la porte de vie par où s'échappaient de l'amphithéâtre les combattants épargnés.