Je serai plus explicite au point de vue algérien.
VI.
D'une immigration de noirs libres en Algérie.
Les pages qui précèdent et celles qui vont suivre, moins les modifications de détail justifiées par l'actualité et les nouvelles preuves à l'appui qu'il nous a été donné d'y introduire, furent écrites il y a dix ans, sous l'impression que nous avait laissée l'exploration, par renseignements, du Sahara, du grand désert et du Soudan, que venait de faire, de 1843 à 1848, M. le sénateur, général Daumas, alors colonel, directeur général des affaires arabes à Alger, et à laquelle il avait bien voulu nous associer[89]. Si nous ne les avons pas publiées plus tôt, c'est qu'elles avaient contre elles de devancer l'opinion publique, pour un moment enrayée par le préjugé sur la voie sans issue où l'avaient égarée l'abolition de la traite et l'émancipation des esclaves. La conscience satisfaite—par la mise en application de ces deux tristes mesures, dont l'une a eu pour effet d'interner tous les nègres de l'Afrique dans la barbarie, en les externant de tout contact avec les blancs; l'autre de les rendre à leurs instincts brutaux natifs et de ruiner nos colonies,—la philanthropie dormait en paix.
[Note 89: Le Sahara algérien, publié par le ministère de la guerre (1845). Le Grand Désert, ou voyage d'une caravane du Sahara au pays des nègres (1847).]
Gardez-vous bien, nous disait-on, de l'éveiller en sursaut, au milieu de son rêve humanitaire. Quelque précaution oratoire que vous y mettiez, elle criera sur vous—en français aussi bien qu'en anglais—au rétablissement de la traite!
Nous ne nous sentions pas assez fort pour braver l'anathème; mais aujourd'hui qu'en plein Parlement il a été porté contre S. M. l'empereur lui-même, c'est un devoir pour tous que de prendre parti dans un débat devenu national.
Nous avons, d'ailleurs, autorité, nous autres Algériens, providentiellement placés que nous sommes à la porte de sortie des émigrants; nous aussi, qui manquons de bras au grand détriment de la France; nous avons autorité pour réclamer à notre bénéfice, et plus encore peut-être au bénéfice des nègres eux-mêmes, esclaves aujourd'hui chez eux, demain libres chez nous, et que dans un temps donné nous rendrons à leur case paternelle chrétiens, riches et relativement civilisés, la mise en application d'un projet identique à celui qui doit raviver nos colonies.
Ce n'est pas pour la première fois du reste que la question est ainsi posée: dès 1841, dans un ouvrage en deux volumes, l'un des plus remarquables par la perspicacité des aperçus et l'intuition de l'avenir, qui aient été publiés sur l'Algérie, M. le baron Baude émettait cet avis, qu'il fallait appeler à nous les nègres du Soudan pour en faire à la fois des soldats, des matelots, des travailleurs agricoles, des serviteurs de la famille.
«Osons donc, disait-il, rétablir les caravanes dont les importations des noirs sont l'aliment: les noirs ramenés par elles s'identifieront avec les moeurs, les idées, les intérêts de leurs maîtres. Admis dans la famille, ils apprendront à s'en former une; associés aux travaux des blancs, ils contracteront des habitudes laborieuses…. Si l'éducation que nous devons aux noirs est bien conduite en Algérie, un jour viendra où ceux qui l'auront reçue reflueront vers la patrie de leurs aïeux, et, missionnaires puissants, lui porteront, sous les bannières de la France, le christianisme et la liberté. Nous aurons alors mieux fait que l'Angleterre: elle poursuit la traite sur les mers, et, grâce à nous, on pourra la permettre impunément[90].»