Attaquons la Nigritie par ces deux points simultanément.

Au Sénégal, où M. le colonel Faidherbe, l'un des officiers les plus éminents de l'école Bugeaud, accomplit, par un système de guerre identique à celui du grand maréchal qui nous a donné l'Algérie, une révolution dont on ne saurait nier le caractère providentiel quant à l'ordre d'idées qui nous occupe; au Sénégal, sur la rive droite, la blanche, ménageons-nous des influences auprès des Maures Trarzas, Braknas, Dowich, qui sont évidemment des Berbers Senhadjas[87], en possession, ainsi que leur commerce l'atteste, des forêts de gommiers du désert; en relation nécessaire avec les Touaregs disséminés jusqu'au Touat, et dont, pour ce motif, il nous importe d'assurer la protection aux caravanes que nous allons diriger tout à l'heure du Sahara algérien sur Tombouctou et le haut Sénégal[88].

[Note 87: Le mot Sénégal n'est que la corruption du mot Senhadja, et il viendrait de l'émigration des Senhadjas, Berbers du Moghreb, sur la rive droite du fleuve. D'après Iben Rhaldoun, cette émigration aurait eu lieu au commencement du neuvième siècle.]

[Note 88: La nouvelle de la bataille d'Isly est arrivée au Sénégal par le désert.]

Sur la rive gauche, la noire, faisons également des traités d'amitié avec tous les chefs, déjà nos alliés intéressés ou nos serviteurs plus ou moins soumis, et, en échange de la protection dont nous les avons couverts, de la paix que nous leur avons donnée, obtenons d'eux des cessions de territoires suffisants pour y créer des villages.

Faisons de Bakel une ville de huit ou dix mille âmes qui, par sa position, dominerait le haut du fleuve, protégerait nos établissements de la Falémé, que nous multiplierions, et serait un entrepôt de transit pour les importations du bassin du Niger, où nous arriverons de proche en proche par le Khasso et le Bélédégou.

Peuplons ces premières occupations, stratégiquement combinées, avec des familles nègres exportées de nos colonies; et dans cette émigration de bonne volonté, immergeons de force, s'il le faut, les meneurs dangereux qui se sont signalés dans les dernières séditions avec tous ces libres vagabonds déclassés par l'émancipation à leur préjudice autant qu'au préjudice du pays qu'ils affament en parasites.

En retour, fournissons-nous de captifs rachetés et d'engagés libres que nous placerons à loyer dans nos Antilles aux conditions déjà connues.

Après douze années révolues, et sans insister autrement sur les effets moraux produits, nous aurions pour effets matériels acquis et constatés, au Sénégal et sur le Niger, la densité d'un peuplement agricole, à nous dévoué; une production considérable qui nous fait défaut en coton, en arachides, en indigo, etc., etc., la traite des gommes assurée et l'exploitation facile des riches mines d'or du Bambouk; aux Antilles, une affluence de travailleurs et l'extinction du vagabondage.

Pas plus que pour le projet général, je n'entrerai pour ce projet partiel dans les détails d'exécution; il doit être étudié par une commission sous la présidence de M. le ministre des colonies.