Mais, comme sous tous les climats méridionaux où la race de Japhet va se faire une patrie nouvelle, il lui faudra, sous le nôtre, l'indispensable auxiliaire de la race de Cham d'avance acclimatée.—Peut-être même Dieu n'attend-il, pour faire diverger vers l'Algérie le courant d'émigration des blancs, que l'arrivée au même point d'une émigration soudanienne, qui prépare le terrain à recevoir ses nouveaux hôtes.
Ainsi que le fait remarquer M. Baude, que nous avons toujours à citer, «certaines entreprises ne sont exécutables que par les mains des noirs. Les défrichements, dont les résultats donnent à la longue le meilleur de tous les assainissements, ne se font pas toujours impunément, même en Europe; et lorsque la terre est exposée à l'action de l'air et du soleil, après y avoir été longtemps soustraite, elle ne reprend sa fertilité qu'après s'être purgée de miasmes d'autant plus dangereux que le climat est plus chaud; mais les nègres bravent impunément des émanations mortelles pour les blancs, et cette propriété les appelle à devenir les pionniers avancés de l'Algérie.
«C'est à eux à dessécher les marais qui repoussent le laboureur, à creuser des canaux et des ports, à apprendre enfin dans ces travaux à cultiver le sol pour leur propre compte.»
La race nègre, en effet, si elle n'a point en elle le principe de la perfectibilité spontanée, possède à un haut degré les facultés d'imitation et d'assimilation. Dans tous les pays où ils ont été importés, les noirs ont donné d'excellents ouvriers agricoles et d'art, et de précieux serviteurs de la maison.
Sans arriver, sinon difficilement, à parler très-purement la langue de leurs maîtres, ils arrivent très-vite à s'en faire une dont le vocabulaire est assez étendu pour suffire à l'échange obligé des idées où leur intelligence est appelée à se mouvoir.
Nous n'avons point, du reste, à nous préoccuper des objections qu'on pourrait nous faire quant à leurs aptitudes générales, leur soumission, leur fidélité. Une expérience de trois cents ans donne à la question valeur de chose jugée; s'ils ont pris quelque part, comme à Saint-Domingue, une attitude de révolte absolue, ou de sédition, comme à la Martinique et à la Guadeloupe; s'ils en ont une aujourd'hui menaçante aux Etats-Unis, c'est que dans leur condition d'esclaves et de bétail humain leurs passions et leurs instincts devaient tôt ou tard se traduire par un dévergondage de liberté, mais il est remarquable que dans les Etats musulmans, où le nègre esclave n'est que le serviteur de son maître; où la couleur de sa peau n'est point un stigmate d'infamie; où sa condition n'est qu'une condition inférieure, rien de plus; où l'affranchi rentre dans la société sans que son origine le relègue à distance du mépris des blancs, l'histoire de l'esclavage n'offre pas un seul exemple de sédition.
La position que nous leur ferons sera bien autre encore, et telle que nous n'aurons point à craindre qu'ils arrivent jamais, quel que soit leur nombre, à l'état de valeur dangereuse.
Dans l'ordre politique, il y va d'ailleurs d'un résultat immédiat non moins grave. Avec quatre ou cinq cent mille hectares seulement en culture de blé, l'Algérie, dont le rendement est de quinze à seize hectolitres à l'hectare (façon européenne), comblerait le déficit annuel de la France et la mettrait à l'abri de toute éventualité de disette. Or, toute année de disette est le prélude de quelques perturbations politiques,—malesuada fames, que les Arabes traduisent par: «Quand le ventre est creux, il gronde; quand il est plein, il dit à la tête: Chante!»
Et cette question d'alimentation, à laquelle est plus ou moins subordonnée la stabilité des Etats modernes, prend chaque jour des proportions plus effrayantes. M. Michel Chevalier, qui fait autorité en pareille matière, démontré que rapport annuel en blé des pays producteurs, tel que la Russie et les Etats-Unis, n'est que de treize millions d'hectolitres qui répondent à peine aux besoins de la seule Angleterre; et il est arrivé à en conclure qu'il faut s'habituer à faire entrer le maïs pour une part considérable dans la panification[100].
[Note 100: Le blé, par Michel Chevalier (_Annuaire de l'Economie politique, 1855).]