On a dit que les Huns, les Avars et les Hongrois, n'eussent eu qu'un même nom s'ils avaient formé un seul peuple. Avant d'examiner la valeur de cette remarque, peut-être n'est-il pas hors de propos d'indiquer les étymologies que l'on a données à ces différents noms.

Les Huns sont appelés par quelques écrivains Chuni, Urgi, Ugri, Massagetæ. Philippe Melanchton pensait que le mot Hun venait de l'hébreu hana, «camper». C'est un nom purement hongrois: Hun, au pluriel Hunok. Les Cumans, en hongrois, se nomment Kun, Kunok [65]. Les Avars ont été ainsi appelés, selon les uns, à cause de leurs fameux retranchements. En hongrois, vár signifie «forteresse», comme en hébreu. Selon d'autres cette dénomination vient du nom d'un de leurs chefs, Var. Nombre d'écrivains les appellent Varchuni (peut-être «Huns des forteresses»?). On a aussi écrit que les Bohêmes les nommaient Obor, «géants», à cause de leur grande taille. Enfin on dit encore que les Avars se nommèrent ainsi, parce qu'ils étaient la réserve des Huns, des Huns tués et dispersés: Avar, en hongrois, signifie l'herbe qui reste sur la prairie et qu'on ne coupe pas. Le nom de Magyar est hongrois. Quant à celui de Hungari, qui a été reproduit avec une foule de variantes, le Notaire Anonyme le fait venir de la ville de Hungu. Fessler pense que ce nom a été adopté par les Européens parce que les Ostiaks appelèrent les Magyars Ogur, Ugor, à cause de leur taille élancée; ce qui correspond à l'Obor des Slaves. Il y a une quantité d'explications différentes.

[Note 65: ][(retour) ] Dans le vieux hongrois, le k était très aspiré: on le confondait presque avec l'h.

Voilà bien des noms en effet. Mais n'avons-nous pas vu que les Hongrois qui ont conquis la Pannonie étaient divisés en tribus, lesquelles avaient chacune leur nom distinct? D'ailleurs il est très naturel que des hordes étrangères qui vinrent, à plusieurs époques, ravager nombre de contrées, aient reçu des uns et des autres une foule de noms différents. Plus de vingt ou vingt-cinq noms divers ont été donnés aux Hongrois seuls, grâce aux confusions et à l'ignorance des chroniqueurs. Ce peuple qui depuis tant de siècles occupe le centre de l'Europe, et qui dans sa langue se nomme deutsch, est appelé par les Français allemand, par les Anglais german, par les Italiens tedesco, par les Hongrois német, par les Turcs nemtze, etc.

La différence de noms ne serait donc pas ici une objection. Mais cette différence n'existe pas. Bien au contraire, entre tous les noms que nous avons énumérés il y a un certain rapport qui indique entre chaque membre de la grande nation une parenté évidente. Dans tous se trouve le nom Hun ou Kun, sous lequel sans doute fut désignée cette nation orientale. Les Huns n'en ont pas d'autre. Les Cumans, je le répète, s'appellent Kunok. Les Avars sont aussi nommés Varchuni. Enfin cette fraction qui, dans sa langue, porte le nom de Magyar, a reçu de tous les étrangers celui de Hungari. Ce nom, dit Lebeau, marque leur descendance des Huns.

Engel avance que décidément les Hongrois sont étrangers aux Huns, parce que les Huns étaient «trop laids». L'objection est singulièrement flatteuse pour les Hongrois; mais nous la combattrons, car on l'a prise au sérieux. On a parlé du type «particulier» des Huns, on a rappelé ce qu'a écrit Ammien Marcellin: «Leurs membres gros et courts, avec un petit col fort épais, donnent à tout leur corps une apparence si grossière, qu'on les prendrait pour des monstres à deux pieds, ou pour des poteaux grossièrement taillés...»

Nous avons dit plus haut que les Huns ne formaient qu'une partie de l'armée d'Attila. Il est certain que tous les peuples de l'Asie se trouvaient dans son camp. La description d'Ammien Marcellin peut s'appliquer à plusieurs d'entre eux.

Sait-on d'ailleurs quelle description certains auteurs ont faite des Hongrois du dixième siècle? On possède la date précise à laquelle les Hongrois ont mis fin à leurs expéditions aventureuses dans l'Occident. On connaît exactement le sol où vivent aujourd'hui leurs fils: c'est ce qu'on nomme les Puszta, les Steppes. On sait en outre que les Hongrois ne se sont pas mêlés aux vaincus, puisqu'ils ont pris possession des plaines, fidèles aux goûts qu'ils apportèrent de l'Asie, et que ceux-ci se sont réfugiés dans les montagnes. Vous rencontrerez donc en Hongrie les véritables descendants de ces guerriers qui dans le courant du dixième siècle jetèrent l'épouvante dans nos contrées. Voyez-les. Vous ne tarderez pas à reconnaître que les Magyars forment une des plus belles races qui existent. Puis, avant que vos impressions s'effacent, lisez ce que nos écrivains du moyen âge ont écrit de leurs pères. «Ces chroniques nous représentent les Hongrois comme des hommes de petite taille, mais d'une vivacité extraordinaire, ayant la tête entièrement rasée, pour ne donner aucune prise à leurs ennemis, les yeux enfoncés et étincelants, le teint jaune et basané. Leur seul aspect épouvante, car leur visage, véritable amas d'os, est couvert de cicatrices et de difformités; les mères, disait-on, pour habituer leurs enfants à la douleur et les rendre terribles à voir, les frappent et les mordent au visage dès qu'ils sont nés» [66]. Ajoutons, avec les légendes allemandes, qu'elles se livraient à cet exercice à l'aide d'une grosse dent, semblable à une défense de sanglier, qui leur pendait au côté gauche de la bouche....

[Note 66: ][ (retour) ] Dussieux, Essai historique sur les invasions des Hongrois.

Si l'on peut rejeter les portraits que les chroniqueurs ont tracés des Hongrois, est-il permis de prendre au sérieux les descriptions qu'ils nous ont données des Huns?