»Les dépouilles mortelles de notre Csoma furent déposées le 12 avril, à huit heures du matin, en présence de tous les Anglais, dans le cimetière de Dardjilling. M. Campbell prononça lui-même un discours pour honorer sa mémoire. C'est ainsi que notre illustre compatriote, que la mort a frappé à cinquante-sept ans, repose dans une petite ville des Indes orientales toute aussi inconnue que le lieu de sa naissance, un village du Háromszék, nommé Körös.
»La succession de Csoma consiste en quatre caisses de livres et de manuscrits, un habit bleu d'ancienne façon qu'il porta toujours et dans lequel il mourut, quelques chemises et un vase de cuisine en cuivre. Il laissa en outre cinq mille roupies en papier d'état, trois cents roupies en billets de banque, deux cent vingt-quatre roupies en diverses monnaies et vingt-quatre ducats cousus dans sa ceinture. Csoma ne manquait pas d'argent, grâce à l'empereur d'Autriche et aux deux tables de la diète de Hongrie, qui lui envoyèrent des secours pour l'aider dans ses recherches scientifiques. Lorsqu'au commencement de février, il partit de Calcutta, il légua cinq mille roupies à la Société asiatique de cette ville, au cas où il ne reviendrait pas du Tibet. Cette somme est destinée à quelque but littéraire.
»Csoma avait un genre de vie très simple. Sa nourriture consistait en thé, qu'il aimait beaucoup, et en riz légèrement préparé: encore en prenait-il fort peu. Il se tenait toujours sur une natte de paille, qui lui servait tout à la fois de lit et de table pour manger et travailler. Il ne se déshabillait pas pour dormir et ne quittait que rarement sa demeure. Il ne buvait jamais ni vin, ni boissons spiritueuses; il ne faisait usage ni du tabac ni de l'opium.
»Le baron Hügel rencontrait souvent Csoma à Calcutta. Il remarqua avec admiration que notre voyageur ne parlait jamais des privations qu'il avait supportées pendant ses pèlerinages en Asie. Dans les fréquents entretiens qu'ils eurent ensemble, il observa cependant une fois que sa vie lui était aussi chère qu'aux autres hommes qui s'engagent dans des entreprises extraordinaires. L'expression de ses sentiments était occasionnée par la découverte que la langue tibétaine était subordonnée au sanscrit. Il avait donc vécu tant d'années, aux frontières du Tibet, loin de toute société humaine, enfermé dans un cloître et en proie à la misère, pour apprendre un sanscrit corrompu ou plutôt un dialecte de cette langue! Il faut noter ici que Csoma avait passé onze années dans un cloître du Kaman: sa demeure était une chambre de neuf pieds carrés; et quoique la température, pendant le tiers de l'année, soit de quinze degrés au dessous de zéro, il écrivait et lisait tous les jours sans feu. Il couchait sur le plancher de sa chambre, dont les murs seuls le garantissaient du froid. Dans cette misérable situation, il ordonna quarante mille mots tibétains, et écrivit le dictionnaire et la grammaire de la langue tibétaine. Découvrant, ainsi que nous l'avons dit, quelque analogie entre cette langue et le hongrois, il avait espéré trouver à Lassa la solution du problème qu'il avait cherchée toute sa vie. Toutes les forces de son âme étaient concentrées sur ce seul point. Lorsque M. Campbell parla de ce sujet pour la dernière fois, il lui ouvrit son cœur et lui fit part de ses vues, etc.»
Certes, on peut admirer cette énergie, cette persévérance à poursuivre un but! Pour achever de faire connaître Csoma de Körös, je rapporterai un trait qui m'a été raconté par celui qui pouvait le mieux m'informer. Csoma avait quitté son pays pour commencer son grand voyage et il était sur le point de sortir de Transylvanie, quand il s'arrêta dans l'habitation d'un Magnat qui réside près de la frontière. Au moment du départ, on lui demanda naturellement où il allait.--«En Asie, répondit-il.--Qu'est-ce que cela? demanda innocemment le seigneur, qui, voyant un jeune homme en petite jaquette, avec un mince bagage sur le dos, croyait qu'il s'agissait de quelque vallée voisine. Où est l'Asie?--Mais... de l'autre côté de l'Oural.--Quoi! c'est véritablement en Asie, en Asie, que vous allez?--Assurément.--Et qu'y voulez-vous faire?--Mon but est de chercher le berceau de notre nation.--Votre projet est très beau, sans doute. Il est naturel que tout Hongrois s'y intéresse. M. de Humboldt partira bientôt pour l'Asie; mes amis obtiendront de lui qu'il vous emmène.--Merci. Il faudrait encore attendre, et je suis déjà en route. J'irai seul.--Savez-vous les langues orientales?--Non, mais je les apprendrai.--Je suppose alors que vous savez quelques langues européennes. L'anglais vous sera nécessaire aux Indes.--Je ne connais pas ces langues-là, mais je les apprendrai.--Avez-vous au moins quelques renseignements sur la route que vous devez suivre? Avez-vous quelques lettres?--Aucunement.--Et vous partez si intrépidement, quand vous savez quels obstacles vous attendent?--Je chercherai et je trouverai. Ces obstacles seraient insurmontables pour un autre, mais ma volonté est arrêtée.» En effet, franchissant un seuil qui m'est bien connu, il partit, léger de bagage et d'argent, quittant à jamais sa famille, ses amis, son pays, pour se vouer à une entreprise qui devait inutilement consumer sa vie!
TABLE DES MATIÈRES.
[§ 1.] Les Hongrois sont-ils Finnois?
[§ 2.] Traditions hongroises.
[§ 3.] Relations des historiens nationaux.