L'ennemi craint d'avance sa défaite.
On n'a qu'à se figurer un brave Magyar avec ses grandes moustaches,
Pour avoir le portrait d'un héros.
Page 126.--Csoma avait découvert des exemples d'analogie entre des mots hongrois et tibétains, Il est à jamais regrettable que ce voyageur, aussi savant que dévoué, après avoir souffert les plus cruelles privations et s'être livré pendant sa vie entière aux études les plus difficiles, ait été arrêté par la mort au moment peut-être de voir son entreprise couronnée du succès.
J'extrais les lignes suivantes d'un journal hongrois qui a reproduit et complété les détails que le baron Hügel a donnés dans l'Observateur autrichien:
«Dardjilling, où est mort Csoma de Körös, est une ville peu connue du pays de Sikkim qui se trouve dans les vallées méridionales de l'Himalaya. Ce pays a environ huit milles allemands de longueur et douze milles de largeur. Il est entouré par le Bengale, le Népaul, le Boutan, et au nord par le Tibet, dont il est séparé par les Alpes de Khawa Karpola, et ne contient que deux villes, Sikkim et Dardjilling. Les habitants suivent en grande partie la religion de Buddha. Le roi, qui dans la langue du pays se nomme gielpo, habite Sikkim et s'est placé sous la protection des Anglais. Dans la guerre que la Grande-Bretagne fit au Népaul de 1814 à 1816, le roi de Sikkim fut son fidèle allié: le royaume du gielpo fut agrandi par les Anglais, qui espéraient soumettre plus facilement le Népaul. Depuis ce temps Sikkim est toujours en rapport avec le gouvernement anglais des Indes orientales. Ce pays est aussi en relation avec Lassa, où réside un gouverneur chinois, et des ambassades, dont les Anglais savent profiter, vont fréquemment d'un pays à l'autre.
»Pendant la guerre contre la Chine, l'intérêt des Anglais voulut que les liens qui attachaient Sikkim à leur empire des Indes fussent encore resserrés. C'est pourquoi ils établirent à Dardjilling un agent et une faible garnison. Cet agent, qui se nommait Campbell, fut témoin de la mort de Csoma et lui rendit les derniers honneurs. Csoma arriva à Dardjilling le 24 mars: il voulait y séjourner jusqu'à ce qu'il pût être présenté au gielpo de Sikkim, par la recommandation duquel il espérait passer à Lassa. Il comptait trouver dans cette ville d'importants ouvrages, capables de lui donner des renseignements précieux sur l'origine des Hongrois. Ce but qu'il a poursuivi pendant sa vie entière, et qui lui a fait quitter son pays, était constamment l'objet de ses pensées. Il espérait que l'affinité des langues l'aiderait à découvrir la patrie première de sa nation.
»... Csoma de Körös avait voué une grande partie de sa vie à l'étude de la langue tibétaine, parce qu'il espérait trouver dans les chroniques de cette langue quelques éclaircissements sur l'origine des Hongrois. La circonstance qu'il découvrit plusieurs mots tibétains qui avaient de l'analogie avec des mots hongrois le confirmait dans son hypothèse. Il avait raison de croire qu'il trouverait à Lassa, capitale du Tibet, et patrie du Lama, représentant de la Divinité, le foyer de la science de ce pays, dont il n'avait pu voir que des fragments dans le Ladak et le Kaman.... M. Campbell, à qui Csoma fit part de son projet, espéra qu'en présentant au gielpo notre voyageur, qui ne s'était jamais mêlé d'aucune affaire politique ou religieuse, il lui serait facile d'arriver au but de ses efforts. Il envoya chez Csoma le valki ou ministre du gielpo à Dardjilling, pour que celui-ci pût se convaincre du savoir du voyageur hongrois et comprendre ses intentions. Le valki, qui lui-même était fort savant, fit sa visite à Csoma, s'étonna beaucoup de sa parfaite connaissance de la langue tibétaine et admira surtout les connaissances qu'il avait acquises sur la littérature et la religion du pays. M. Campbell, en outre, fit connaître au ministre la vie de Csoma, et lui persuada que le gielpo n'avait aucune raison de craindre la visite d'un homme qui voyageait dans un but scientifique et qui d'ailleurs n'était pas Anglais; il ajouta que le gouverneur des Indes lui en aurait de l'obligation, parce qu'il s'intéressait à l'entreprise du voyageur.
»Dans ces circonstances, Csoma désira rester à Dardjilling jusqu'à ce que le gielpo eut fait une réponse favorable. Il parlait souvent de l'avenir à M. Campbell, et lui disait que tous ses désirs seraient comblés s'il pouvait parvenir jusqu'à Lassa. On peut dire que ses derniers jours furent les plus heureux de sa vie.
»Le 6 avril, M. Campbell alla le voir. Il était déjà mal, mais ne voulut prendre aucun remède, affirmant qu'il avait eu plusieurs fois la fièvre aux Indes et qu'il se guérissait avec la rhubarbe. Sur les prières de M. Campbell, il promit de faire le lendemain usage des remèdes, s'il ne se sentait pas mieux. Il refusa de le faire le jour même, disant qu'il était trop tard, puisque le soleil déclinait. Le lendemain M. Campbell le trouva mieux. Mais cet état ne dura pas: les symptômes du mal ne tardèrent pas à se montrer. Dans ce climat, il n'y a que des remèdes violents qui puissent faire cesser la fièvre, et si on ne parvient pas à l'arrêter, la troisième rechute cause la mort. Csoma refusa encore obstinément de prendre médecine. Le 9 avril, M. Campbell conduisit chez le malade le docteur Griffith; mais le mal avait tellement augmenté, qu'il était dans le délire. Dans cet état, ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on lui fit prendre quelque remède. Le 10, la fièvre revint, et emporta toutes les forces du malade, qui mourut le 11 avril 1842, à cinq heures du matin. Sa manière de vivre depuis plus de vingt ans avait tellement affaibli et amaigri son corps, qu'il fut hors d'état de vaincre la maladie.