Suit d’un œil d’envie les sonneurs de cors.
Il était ivre d’une ivresse lourde et aveugle qui datait de la veille. Il n’avait pas dormi et ses paupières étaient rouges et gonflées. Il portait sa casquette rejetée en arrière. Ses moustaches humides pendaient comme celles d’un phoque.
— R…romuald ! Anachorète de Syrie !… Viens… Viens que je t’embrasse ! hurla-t-il de toutes ses forces. Qu’as-tu à moisir ici ? Allons, frère, allons ! On s’amuse là-bas : on joue, on chante. Allons !
Il embrassa longuement et fortement Romachov sur les lèvres, lui mouillant le visage avec ses moustaches.
— Eh bien ! assez ! assez ! Pavel Pavlytch, — résistait faiblement Romachov. — A quoi bon cet emballement ?
— Ami ! ta main ! Petite pensionnaire. J’aime en toi les souffrances de jadis et ma jeunesse envolée. Ossadtchiï vient de nous chanter un Requiem à faire trembler les vitres. Romachovitch, mon ami, mon frère, je t’adore. Viens que je t’embrasse d’un vrai baiser, à la russe, sur les lèvres !
Le visage bouffi et les yeux vitreux de Vietkine, la mauvaise odeur qui se dégageait de sa bouche, le contact de ses lèvres et de ses moustaches humides n’inspiraient à Romachov que de la répulsion. Mais, comme toujours en pareils cas, il se défendait mollement et se contentait d’un vague sourire contraint.
— Mais, attends ! Pourquoi suis-je donc venu te voir ?… criait Vietkine à travers des hoquets, en se balançant sur ses jambes… J’avais quelque chose de très important à te communiquer… Ah ! voilà, j’y suis. Apprends, frère, que j’ai complètement nettoyé Bobétinskiï. Comprends-tu… jusqu’au dernier kopek. Finalement, il voulait jouer sur parole. Mais je lui ai dit : « Non, mon petit, non, non, pour cela, attendez ; choisissez autre chose… » Alors il a joué son revolver. Le voici, Romachov, le voici.
Vietkine sortit de la poche du pantalon dont il oublia de rentrer la doublure un élégant petit revolver dans un étui en peau de chamois.
— Frère, c’est un Merwin. Je lui ai demandé : « Pour combien le joues-tu ? — Vingt-cinq roubles. — Dix. — Quinze. — Soit, que le diable t’emporte ! » — Il misa sur dame et couleur. Dès le cinquième coup son compte était réglé. Il me doit même encore quelque chose, je crois… Un superbe revolver… avec des cartouches. Prends-le, Romachevitch. Je te l’offre en souvenir et signe d’amitié ; rappelle-toi toujours en le regardant la bravoure de Vietkine…