— Ne t’emporte pas, mon cher, tu te troublerais le sang.
Un des plantons commandés de service dans l’antichambre pour aider les dames à enlever leurs manteaux, vint trouver précipitamment Romachov.
— Votre Noblesse, une dame vous prie de venir dans la salle de danse.
Trois dames qui venaient d’arriver se promenaient lentement dans cette salle ; toutes trois étaient d’un âge avancé. La plus vieille, la femme de l’officier gestionnaire, Anna Ivanovna Migounov, interpella Romachov sur un ton sévère et maniéré, en allongeant capricieusement les dernières syllabes des mots et en hochant la tête avec une importance affectée…
— Sous-lieutenant Romacho-ov, donnez l’ordre qu’on nous joue quelque cho-ose, s’il vous pla-aît…
— Parfaitement.
Romachov s’inclina et s’approcha de la fenêtre des musiciens.
— Zissermann, cria-t-il au chef d’orchestre, jouez quelque chose !
Par la fenêtre ouverte de la galerie retentirent les premières mesures de l’ouverture de la Vie pour le Tsar, et les flammes des bougies commencèrent à s’agiter, suivant le rythme du morceau.
Les dames commençaient à se grouper. Un an auparavant, Romachov aimait beaucoup ces minutes qui précèdent le bal, alors que, remplissant ses devoirs d’organisateur, il recevait les dames à leur arrivée dans l’antichambre. Comme elles lui semblaient mystérieusement ravissantes, tandis qu’excitées par la lumière, la musique et l’attente du bal, elles se débarrassaient, joyeusement affairées, de leurs capelines, de leurs boas et de leurs pelisses ! En même temps que de rires insouciants et de caquets sonores, l’étroite antichambre s’emplissait soudain d’une odeur de froidure, de parfums, de poudre et de gants glacés — l’odeur surexcitante des femmes belles et parées avant le bal. Comme leurs yeux se reflétaient brillants et amoureux dans les miroirs devant lesquels elles arrangeaient à la hâte leurs coiffures ! Combien harmonieux lui semblait le frou-frou de leurs jupes ; combien caressant le frôlement de leurs mains, de leurs écharpes et de leurs éventails !