Sans doute l'épouse délaissée se refuse d'abord à imiter des faiblesses qui l'outragent; elle essaie de ramener l'infidèle par une conduite toute différente de la sienne, mais gare si elle échoue. Il est des épreuves que leur longueur rend fatigantes et dont la sagesse et la raison s'ennuient à la fin.
Telle qu'on l'a vue, Adèle ne devait pas donner beaucoup d'espérance à qui l'aurait aimée qu'elle souffrirait aisément de l'être quand le mariage l'aurait mise dans une condition plus libre. Pendant les six premières années, tout entière au devoir conjugal, elle ne paraît pas avoir cherché ni rencontré d'autre attachement. Lorsque Sainte-Beuve lui fut présenté, c'est à peine si elle daigna faire attention à lui. Nous avons le tableau de cette première entrevue; il est piquant, surtout quand on le rapproche de ce qui a suivi:
En entrant, je la vis, ma future maîtresse,
À côté du génie un peu reine et déesse,
En sarrau du matin, éclatante sans art,
M'embarrassant d'abord de son fixe regard.
Et moi qui d'elle à lui détournais la paupière,
Moi, pudique et troublé, le front dans la lumière,
J'étais tout au poète; et son vaste discours
A peine commencé, se déroulant toujours,
Parmi les jets brillants et l'écume sonore,
Comme un torrent sacré que le pasteur adore,
Faisait flotter sans cesse et saillir à mes yeux
Dans chaque onde nouvelle une lyre des dieux;
Et mon choix fut rapide, et j'eus ma destinée!
Debout la jeune épouse écoutait enchaînée;
Et je me demandais quel merveilleux accord
Liait ces flots grondants à ce palmier du bord.
Puis elle se lassa bientôt d'être attentive;
Sa pensée oublieuse échappa sur la rive;
Ses mains, en apparence, au ménage avaient soin;
Mais quelque char ailé promenait l'âme au loin,
Et je la saluai trois fois à ma sortie;
Elle n'entendait rien, s'il ne l'eût avertie.
De son côté, quoiqu'il n'eût plus sa simplicité de novice et qu'il fût en quête d'une belle passion, afin de franchir agréablement les détroits orageux de la jeunesse, il ne paraît pas avoir été dans les premiers temps bien vivement impressionné:
Je cherche autour de moi comme un homme averti,
Demandant à mon coeur: «N'ai-je donc rien senti?»
Et comme, l'autre soir, quittant la causerie
D'une femme pudique et saintement chérie,
Heureux de son sourire et de ses doigts baisés,
Je revenais, la lèvre et le front embrasés;
Comme, en mille détours, la flatteuse insomnie
Faisait luire à mes yeux son image bénie,
Et qu'à travers un bois, volant pour la saisir,
Mon âme se prenait aux ronces du désir,
Un moment j'espérais que, fondant sur sa proie,
Amour me déchirait, et j'en eus grande joie.
Mais tout s'évanouit bientôt dans le sommeil,
Et je ne sentais plus de blessure au réveil.
Il n'y a donc pas eu, vous le voyez, de coup de foudre. Ce fut par l'accoutumance, en avançant tous les jours dans une familiarité de plus en plus intime qu'ils prirent peu à peu l'un pour l'autre un de ces amours furieux, dévorants, qui vous mettent au coeur une blessure pour le restant de vos jours. «En France, a-t-on dit, les grandes passions sont aussi rares que les grands hommes.» Puisque je rencontre ici les deux ensemble, on me permettra de m'y arrêter un instant.
Et tout d'abord disons quelques mots du physique. On a vu plus haut le portrait de Mme Adèle X…; celui de Sainte-Beuve mérite d'être dessiné à son tour. Il était de taille moyenne, plutôt petit que grand, n'ayant pas de quoi se vanter mais non plus de quoi se plaindre, car, suivant une remarque assez juste, passé un certain niveau, il est rare que la qualité de l'esprit soit dans toute sa vivacité. Ne l'ayant connu que beaucoup plus tard, je ne puis dire quels agréments distinguaient alors sa personne. Un étranger qui le visita vers ce temps, M. Just Ollivier, nous en fait deviner quelques-uns:
«J'arrive au n° 19 de la rue Notre-Dame-des-Champs; je demande M. Sainte-Beuve. Une vieille dame, sa mère, apparaît à une fenêtre, et, après quelques légères difficultés, elle crie: «Sainte-Beuve, es-tu là?» Je vois une figure derrière une petite croisée; on m'indique l'escalier, je heurte. Un jeune homme m'ouvre, c'était Sainte-Beuve.—M. Sainte-Beuve n'achève pas toujours ses phrases; je ne dirai pas qu'il les bredouille; mais il les jette, et il a l'air d'en être dégoûté et de n'y plus tenir déjà avant qu'elles soient achevées. Cela donne à sa conversation un caractère sautillant,—depuis, le sautillant devint scintillant et plus soutenu.—Sa voix est assez forte; il appuie sur certaines syllabes, sur certains mots. Quant à son extérieur, j'ajoute que sa taille est moyenne et sa figure peu régulière. Sa tête pâle, ronde, est presque trop grosse pour son corps. Le nez grand, mais mal fait; les yeux bleus, lucides et d'une grandeur variable, semblent s'ouvrir quelquefois davantage. Ses cheveux rouge-blonds, très-abondants, sont à la fois raides et fins. En somme, M. Sainte-Beuve n'est pas beau, pas même bien; toutefois sa figure n'a rien de désagréable et finit même par plaire. Il était mis simplement, cependant bien. Redingote verte,—c'était alors la mode,—gilet de soie, pantalon d'été. Sa chambre m'a frappé; il était derrière un paravent, dans un petit enclos qui renfermait deux tables chargées de livres, de journaux et de papiers. Son lit était à côté.»
Le croquis serait incomplet, et par là même disgracieux, si l'on n'y ajoutait aussitôt ce qui relevait admirablement cette physionomie, une nature morale des plus nobles, ayant en soi un idéal, un type élevé d'honnête homme qui peut céder aux orages des sens, mais qui ne s'y laissera point submerger. Ce n'est certes pas un de ces amoureux platoniques dont la flamme dort sous la cendre et qu'une mère de famille garde impunément près d'elle pendant une éternité. En revanche, il apporte dans le commerce de la vie un charme contenu et à demi voilé, l'insinuant et l'art de relever à ses yeux la femme qui glisse, de lui voiler sa faute, de lui ennoblir sa faiblesse. Il est à cet âge où l'excès des espérances confuses, des passions troublantes se dissimule mal sous un stoïcisme apparent, où l'on a l'air de renoncer à tout, parce qu'on est à la veille de tout sentir.
Adèle vit en lui un bras sur lequel, dans son délaissement, elle pouvait s'appuyer, même avec abandon. Celui-là, du moins, il était permis de l'aimer sans aller sur les brisées d'une rivale. Entre un mari qui n'est plus aimable et un soupirant qui promet de l'être beaucoup, comment hésiter? Ces raisons ne sont pas moralement bonnes, si l'on veut; mais seraient-elles encore plus mauvaises, on ne laisse pas de s'y rendre lorsque les sens font taire le scrupule. N'était-ce pas d'ailleurs le seul moyen de ramener à la foi l'ami que de mauvaises moeurs avaient rendu incrédule? Prêchée par une si jolie bouche, la religion devient séduisante. Sainte-Beuve y retrouvait une beauté de coeur entrevue dans les extases pieuses de son enfance qu'il regrettait d'avoir perdue. Aussi fut-il sensible à cette affection, mêlée de coquetterie et de pudeur, qui entretenait longuement son désir et savait le contenir sans le désespérer. Par, un restant de moeurs chevaleresques, de sentiments à la troubadour, il brida son impatience, vécut d'amour pur pendant six mois et mangea son pain à la fumée du rôti. Son âme, dit-il,