Sut, sans se dissiper aux folles étincelles,
Sans heurter à la vitre et s'y briser les ailes,
Demeurer en son lieu, certaine du retour,
Et s'asseoir dès l'entrée, en attendant l'Amour.

Les conseils qu'il donne à Adèle sont de tous points excellents, car la vertu est un dragon qu'il s'agit d'endormir, si l'on veut s'emparer du trésor:

Craignons de trop presser le sol où vont nos pas;
Le voile humain est lourd, ne l'épaississons pas!
Si la pure vertu cache un moment sa joue,
Que sa ceinture d'or jamais ne se dénoue;
Qu'entre les sons brillants de l'enchanteur désir,
L'éternel sacrifice élève son soupir;
Que, tendre et pénitent, mélancolique, austère
Comme un chant de Virgile au choeur d'un monastère,
Ce soupir, triomphant des transports mal soumis,
Nous apprenne à rester dans le bonheur permis!
En expiation d'une trop douce chaîne,
Acceptons-en ce point de souffrance et de gêne.
Toi surtout, aie en toi des protecteurs cachés,
Par qui d'un chaste effort aux âmes rattachés,
Nous sauvions à ton coeur toute souillure amère;
Fais-moi souvent aller au tombeau de ta mère.

S'il n'y avait dans toute vraie passion une sincérité qui désarme, le dernier vers semblerait burlesque. Il ne le parut pas sans doute aux deux amants.

Pourtant l'indécis de leur situation, les méchants propos qu'elle excite et aussi la crainte que leur commencement d'intrigue ne soit découvert, ne laissent pas de les inquiéter. Ces divers sentiments me paraissent assez agréablement résumés dans la pièce suivante:

Nonchalamment, hier, la dame que tu sais,
Comme dans le salon près d'elle je passais,
M'appela, me parla de toi, daigna te plaindre
De l'abandon, dit-elle, où tu te vas éteindre,
Puisque un si noble époux par Phryné t'est ravi;
Et d'autres s'y mêlant, ce furent à l'envi
Plaintes, compassions et touchants commentaires
Sur tes pleurs d'Ariane en tes nuits solitaires:
«Elle s'en veut cacher, mais le mal est plus fort!
Chaque soir, quand vient l'heure où l'infidèle sort,
Voyez-la bien. Son oeil qui couve la pendule
A l'air de demander que l'aiguille recule.
Sensible comme elle est, ce chagrin la tuera.
—Non, elle est douce et calme, elle s'habituera.
—S'habituer, monsieur! Jeune encore, il est triste
D'être ainsi négligée!» Et la plus belle insiste,
Prenant des airs d'égards pour ta pauvre beauté.
Et moi je me rongeais en silence irrité.
—Qui donc vous a permis, indifférents sublimes,
D'ouvrir si vite un coeur le plus vaste en abîmes,
Le plus riche en tendresse, en parfums renfermés,
Le coeur de mon amie, ô vous qui la nommez!
D'où savez-vous les pleurs de sa paupière émue?
De quel droit jugez-vous cette âme à moi connue?
[…]
Souvent ainsi, le nom qu'aime ma rêverie,
Que je redis sans fin au bout de ma prairie,
Ce nom subitement par d'autres prononcé,
Qui derrière la haie, au revers du fossé,
Jasent à tout hasard,—ce nom chéri m'irrite,
—Ou le mien fait rougir mon Adèle interdite.

Une autre fois, il la rassure et demande grâce pour quelque légère faveur dont elle se repentait:

Nous sommes, mon amie, aussi pleins d'innocence
Qu'en s'aimant tendrement le peuvent deux mortels;
Ne t'accuse de rien! Tes voeux purs dans l'absence
Pourraient se suspendre aux autels.
Te vient-il du passé quelque voix trop sévère,
Redis-toi tout le bien qu'en m'aimant tu me fis,
Que par toi je suis doux et chaste, et que ma mère
Me sent pour elle meilleur fils.
Tu n'as jamais connu, dans nos oublis extrêmes,
Caresse ni discours qui n'ait tout respecté;
Je n'ai jamais tiré de l'amour dont tu m'aimes
Ni vanité ni volupté.

Rien n'est oublié pour faire vibrer la sensibilité féminine, toucher à ses fibres les plus délicates et amener peu à peu l'amollissement voulu; la séduction insensiblement énerve et aveugle sa proie. On met à profit les trop longs loisirs que procure l'absence du mari, et l'on trouve le moyen de ne point s'ennuyer sans lui. Si douce qu'elle soit, une telle situation finirait, en se prolongeant, par devenir ridicule. Notre nature s'y oppose. La femme la plus inhumaine et la moins sensuelle tiendrait en médiocre estime l'individu qui en pareil cas se montrerait insensible à sa possession. Une telle apparence de dédain ne tarderait pas à décourager ce qu'elle aurait eu de favorable pour lui. Bon gré mal gré, il faut en venir à l'essentiel, à la conclusion du roman. Ils s'y acheminaient par le plus long, trouvant sans doute les stations agréables. Voici celle du premier baiser, le baiser que l'on refuse et que l'on laisse prendre. La pièce est magnifique. Dès que le coeur de l'homme est sérieusement ému, la poésie apparaît et dore tout des reflets de sa lumière:

Comme au matin l'on voit un essaim qui butine
S'abattre sur un lis immobile et penché:
La tige a tressailli, le calice s'incline,
Et s'incline avec lui tout le trésor caché.