Et tandis que l'essaim des abeilles ensemble
Pèse d'un poids léger et blesse sans douleur,
De la pure rosée incertaine et qui tremble
Deux gouttes seulement s'échappent de la fleur.

Ce sont tes pleurs d'hier, tes larmes adorées,
Quand sur ce front pudique, interdit au baiser,
Mes lèvres (ô pardonne!) avides, altérées,
Ont osé, cette fois, descendre et se poser:

Ton beau cou s'inclina, ta brune chevelure
Laissa monter dans l'air un parfum plus charmant;
Mais quand je m'arrêtai, contemplant ta figure,
Deux larmes y coulaient silencieusement.

Elle a pleuré, mais elle cédera. Passons à l'instant décisif. Le fruit mûr à point va comme de lui-même tomber dans la main:

Un jour, comme j'entrais vers l'heure de trois heures,
Chers instants consacrés et qu'aujourd'hui tu pleures,
Il venait de sortir; tu voulus, je m'assis;
Nous suivîmes longtemps je ne sais quels récits,
Mais qui me tenaient moins que ta langueur chargée,
Ta beauté si superbe et toute négligée,
Laquelle encor, baignant aux voiles de la nuit,
Entr'ouvrait au soleil et la fleur et le fruit.
Tel, en un val ombreux, sur la pente boisée,
Un narcisse enivrant garde tard la rosée;
Tel, aux chaleurs d'été sur les étangs dormants,
Au pied des vieux châteaux peuplés d'enchantements,
Au sein des verts fossés, aux pleins bassins d'Armide,
Nage un blanc nénuphar dans sa splendeur humide.
J'osai voir, j'osai lire au calice entr'ouvert;
J'osai sentir d'abord ce parfum qui me perd;
Pour la première fois le rayon qui m'éclaire
Fit jouer à mes yeux un désir de te plaire.
Frêle atome tremblant, presque un jeu d'Ariel,
Mais devenu bientôt monde, soleil et ciel.
Ta beauté dans l'oubli dévoilait sa lumière.
Un moment, au miroir, d'une main en arrière,
Debout, tu dénouas tes cheveux rejetés:
J'allais sortir alors, mais tu me dis: «Restez!»
Et, sous tes doigts pleuvant, la chevelure immense
Exhalait jusqu'à moi des senteurs de semence[5].
Armée ainsi du peigne, on eût dit, à te voir,
Une jeune immortelle avec un casque noir[6].
Telle tu m'apparus, d'un air de Desdémone,
Ô ma belle guerrière! et toute ta personne
Fut divine à mes yeux. Depuis ce jour, tout bas…
Qu'est-ce? j'allais poursuivre les combats,
Les désirs étouffés, les ardeurs et les larmes…

Il a eu quelque peine à se décider; enfin, il y est arrivé; raison de plus pour réparer le temps perdu; si la conquête a coûté des soins, du moins on n'y aura pas de regret:

Au temps de nos amours, en hiver, en décembre,
Durant deux nuits, souvent enfermés dans sa chambre,
Sans ouvrir nos rideaux, sans lever les verrous,
Ardents à dévorer l'absence du jaloux,
Nous avions dans nos bras éternisé la vie;
Tous deux, d'une âme avide et jamais assouvie,
Redoublant nos baisers, irritant nos désirs,
Nous n'avions dit qu'un mot entre mille soupirs,
Nous n'avions fait qu'un rêve…

Lorsque, sans plus tarder, glissant par sa croisée,
Je la laissais au lit haletante et brisée,
Et que, tout tiède encor de sa molle sueur,
L'oeil encor tout voilé d'une humide lueur;
Le long des grands murs blancs, comme esquivant un piège,
Le nez dans mon manteau, je marchais sous la neige,
Mon bonheur ici-bas m'avait fait immortel;
Mon coeur était léger, car j'y portais le ciel.

Arrivée à son paroxysme, la passion n'a ni scrupule ni remords. Plus tard, peut-être, au réveil, à la première désillusion, les regrets auront leur tour; mais, au moment où l'incendie intérieur est si ardent et attisé, cette crainte est étouffée; elle compte pour peu, pour rien.

Voltaire, dans la préface de sa Henriade, préface qui vaut mieux que son poëme, prétend que Milton, seul parmi les poëtes, a su lever d'une main chaste le voile qui couvre ailleurs les plaisirs de l'amour. Il est vrai que la description de l'Eden et du bonheur innocent de nos premiers pères transporte notre imagination dans le jardin de délices et semble nous faire goûter les voluptés pures dont Adam et Ève sont remplis: «Ainsi parla notre commune mère, et, avec des regards pleins d'un charme conjugal non repoussé, dans un tendre abandon, elle s'appuie, en l'embrassant à demi, sur notre premier père; son sein demi-nu, qui s'enfle, vient rencontrer celui de son époux, sous l'or flottant des tresses éparses qui le laissent voilé. Lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, sourit d'un amour supérieur, comme Jupiter sourit à Junon lorsqu'il féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai: Adam presse d'un baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le démon détourne la tête d'envie…». Voltaire ajoute: «Comme il n'y a point d'exemple d'un pareil amour, il n'y en a point d'une pareille poésie.»