Les plus gais de nos jours et les mieux partagés
Sont ceux encore où seuls, et loin des yeux légers,
Dans les petits sentiers du lointain cimetière,
Ensemble nous passons une heure tout entière.
En ce lieu qui pour nous garde des morts sacrés,
Nos pas sont lents et doux, nos propos murmurés;
Rarement le soleil, débordant sur nos têtes,
Rayonne ce jour-là; de nos timides fêtes
Les reflets mi-voilés ont gagné la saison:
C'est vapeur suspendue et tiède nuaison[8].
Si quelque veuve en deuil dans le sentier se montre,
Un cyprès qu'on détourne évite la rencontre.
La piété funèbre, errant sous les rameaux,
Donne au bonheur discret le souvenir des maux,
Le prépare à l'absence; et quand, l'heure écoulée,
On part,—rentré chacun dans sa foule mêlée,
On voit longtemps encor la pierre où l'on pria,
Et la tombe blanchir sous son acacia.

Que devenaient, durant ces escapades, l'intérieur du ménage et les enfants? Hélas! on voudrait ne pas le savoir. Tandis que la mère de famille courait ainsi la ville ou les champs, fuyant le sérieux de la vie, la responsabilité, le labeur et l'esclavage du foyer, tout y était à l'abandon. Quel désordre! quel gâchis! Un seul fait en donnera la mesure. La cuisinière, fille novice et livrée à elle-même, s'avisa un jour d'assaisonner le potage à l'eau de javel. Toute la maison faillit s'empoisonner. Ah! la poésie, l'amour, c'est charmant. Un peu de prose toutefois et de pot-au-feu feraient bien mieux l'affaire.

Ch. R…, rédacteur d'un important journal, avait pour femme une romancière de mérite, sorte de clair-de-lune de Mme Sand, mais plus jolie qu'elle. Un de ses amis,—c'est toujours un ami!—le docteur Melchior Yvan, que tout le Paris du boulevard a connu, s'en éprit et la lui enleva. Cela mit entre eux un peu de froid. Non, certes, que le mari le prît mal; il disait, au contraire, à qui voulait l'entendre: «Qu'a donc Melchior contre moi? il ne me salue plus! Est-ce parce qu'il m'a soufflé ma femme? S'il savait combien je lui en suis reconnaissant!»

N'allez pas traiter le propos de cynique. Il avait grandement raison, ce mari. J'ai pu voir moi-même combien sa résignation couvrait de prudence. À quelque dix ans de là, ayant été envoyé auprès de Mme Ch. R… par Sainte-Beuve, qui était son compère (ils avaient tenu ensemble le fils Buloz sur les fonts), j'eus grand'peine à la reconnaître. La muse, dont j'avais jadis admiré l'éclat et les charmes, fort appétissants, ma foi! dans leur opulente maturité, n'était plus qu'une ruine. Figurez-vous un gros nez en bec de corbin et deux mèches de cheveux grisâtres cachant mal le ravin des tempes, avec un menton de galoche; l'oiseau de paradis était métamorphosé en chouette.

Ma commission faite, Yvan voulut me reconduire. Il était encore vert et passait pour courir le cotillon. Tout le long du chemin, il s'efforça de m'insinuer qu'il n'y avait plus entre lui et son ex-maîtresse que des rapports d'amitié et de confraternité littéraire. Cela m'était bien égal; mais il paraissait tenir fort à me convaincre. Son insistance avait à la fois quelque chose de comique et de triste. Oh! comme je compris ce jour-là l'obstination des femmes à repousser le divorce!

On aura beau dire et beau faire, l'adultère sera toujours une sotte histoire. Si vous prenez la femme et vivez conjugalement avec elle, vous voyez l'inconvénient. Dans le cas contraire, il faut se résigner au partage et se contenter, en maugréant, des restes du mari. La plupart des amants, il est vrai, trouvant désagréable de se poser nettement cette question d'amour-propre et de point d'honneur, préfèrent la sous-entendre et l'éluder. D'autres acceptent comme parole d'Évangile l'explication qu'on leur donne de ces témoignages obligés où la prétendue antipathie se voile des apparences de la tendresse. Sainte-Beuve, à ce qu'il paraît, était de ceux-là; il croit à de certains refus, tandis que le mari dans sa barbe en rit.

Adèle! tendre agneau! que de luttes dans l'ombre,
Quand ton lion jaloux, hors de lui, la voix sombre,
Revenait usurpant sa place à ton côté,
Redemandait son droit, sa part dans ta beauté,
Et qu'en ses bras de fer, brisée, évanouie,
Tu retrouvais toujours quelque lutte inouïe
Pour te garder fidèle au terrible vainqueur
Qui ne veut et n'aura rien de toi que ton coeur!

Pourtant, la jalousie le mordait parfois, quoi qu'on pût lui jurer, mais il en repoussait aussitôt l'idée comme indigne de lui. Il y a une histoire de portrait assez plaisante, qui lui donna fort à réfléchir. Boulanger avait offert à Mme X… de la peindre en peignoir blanc, toilette négligée et d'autant plus ravissante. Lamartine la pressait d'accepter, mais elle s'y refusa, et, comme font les coquettes, jura qu'elle n'aurait jamais d'autre portrait que celui qui était gravé au coeur de son amant, ce qui, bien entendu, ne l'empêcha pas de poser devant le peintre quelques jours après.

Un autre sentiment a dicté l'épître à la petite Adèle, qui est, à tous les points de vue, la pièce la plus remarquable du Livre d'amour. Ayant cru discerner sur le visage de cette enfant, dont il était le parrain, je ne sais quelle vague indication de sa propre physionomie, il s'était pris pour elle d'une affection particulière et un jour que, pour apporter sans doute un secret message, elle était venue à la chambre du bon ami de sa maman, il lui dit en vers faciles et d'un accent attendri:

Enfant délicieux que sa mère m'envoie,
Dernier-né des époux dont j'ai rompu la joie;
De vingt lunes en tout décoré, front léger,
Où les essaims riants semblent seuls voltiger,
Où pourtant sont gravés, doux enfant qui l'ignores,
Pour ta mère et pour moi tant d'ardents météores,
Tant d'orages pressés et tant d'événements,
Depuis l'heure innocente où, sous des cieux cléments,
Sous l'ombre paternelle immense, hospitalière,
Nous assistions, jeune arbre, à ta feuille première;
Jeune arbre qu'à plaisir a cultivé ma main,
Qui toujours m'apparais dans mon ancien chemin
Comme un dernier buisson, une touffe isolée;
Enfant qui m'attendris, car pour nous tu souffris,
Qui dus à nos chagrins tes sucs presque taris,
Et restas longtemps pâle.—Enfant qu'avec mystère
Il me faut apporter comme un fruit adultère,
Oh! sois le bien venu, chaste fruit, noble sang!
Que ma filleule est grande et va s'embellissant!
Et ce sont tout d'abord, au seuil de ma chambrette,
De grands yeux étonnés, une bouche discrète,
Presque des pleurs, enfant, mais bientôt les baisers.
Les gâteaux t'ont rendu tes ris apprivoisés,
Ta sérénité d'âme un moment obscurcie,
Et ton gazouillement qui chante et remercie!
Tu viens toi-même offrir à mes doigts caressés
Tes cheveux qui de blonds sont devenus foncés;
Ils seront noirs, enfant, noirs comme ta paupière,
Comme tes larges yeux où nage la lumière.