Adèle est ton doux nom, nom de ta mère aussi:
Parrain religieux, je t'ai nommée ainsi,
Refusant d'ajouter au sien, suivant l'usage,
Un de mes noms; pour toi j'eusse craint le présage.
Que d'aimables bienfaits tu me rends aujourd'hui!
Toi seule, enfant sacré, me rattaches à lui;
Par toi je l'aime encore, et toute ombre de haine
S'efface au souvenir que ta présence amène.
Mon amitié peu franche eut bien droit aux rigueurs,
Et je plains l'offensé, noble entre les grands coeurs!
Il me faut sauter quelques vers où le poëte entre dans une précision de détails que personne ne lui demandait à ce degré.
Or toi, venue après, et quand pâlit la flamme;
Quand ta mère à son tour, déployant sa belle âme,
Tempérait dans son sein les fureurs du lion;
Quand moi-même apparu sur un vague rayon,
Comme un astre plus doux aux heures avancées,
Je nageais chaque soir en ses tièdes pensées,
Oh! toi venue alors, enfant, toi, je te vois
Pure et tenant pourtant quelque chose de moi!
Tu seras noble et douce, et tout simplement bonne,
Humble appui de ta mère, et sa fraîche couronne,
La dernière que tard elle voudra garder.
Que ne puis-je à ses yeux par la main te guider,
Jeune ange; que ne puis-je, en longues matinées,
Suivre avec toi les bords de tes jeunes années,
Et dans l'odeur première, aisée à retenir,
Au fond du vase élu fixer mon souvenir?
—À peine tu sauras mon nom, sans rien d'intime.
Ces visites, enfant, qu'on cache comme un crime,
Si rares qu'elles soient, vont cesser aussitôt
Que ta langue achevée aura dit tout un mot,
Et qu'heureuse, empressée à ravir la parole,
Rivale en sons joyeux de l'abeille qui vole,
Tu pourras sans obstacle à chacun raconter
La vie et ses douceurs, et qu'on t'a fait monter
Bien haut, dans une chambre étroite, et retirée,
Mais où ton bon ami t'a de joie entourée…
N'est-ce pas là, dites, un charmant verbiage, une caresse de quasi-paternité admirablement rendue? Ce qui suit est plus délicat, s'il se peut:
Enfant, mon lendemain, mon aube à l'horizon,
Toi ma seule famille et toute ma maison,
C'est bonheur désormais et devoir de te suivre:
Elle manquant, hélas!… pour toi j'aurais à vivre.
Pour ta dot de quinze ans j'ai déjà de côté
L'épargne du travail et de la pauvreté;
Je l'accroîtrai, j'espère… Ô lointaines promesses!
Ne hâtons pas l'essor des plus belles jeunesses.
Qui sait si de tes yeux quelque éclair échappé,
En tombant sur un coeur, ne sera pas trompé?
La générosité du poëte n'eut pas lieu de s'exercer. On dirait même qu'un sort fatal fût attaché à cette enfant. Car devenue grande et restée timide et taciturne comme l'avait été sa mère, elle s'énamoura en Angleterre d'un officier pauvre; sur le refus de ses parents de le lui laisser épouser, elle se fit enlever et partit avec lui pour les Indes.
Il serait trop long de suivre dans toutes ses phases la passion de Sainte-Beuve pour Mme X… Je ne citerai plus qu'un sonnet, un seul, non qu'il soit très-remarquable, mais parce qu'il laisse deviner en partie les causes d'une rupture devenue inévitable.
SONNET
Nec amare decebit (Tibulle).
J'ai vu dans ses cheveux reparaître et pâlir
Une trace d'argent qu'un hiver a laissée;
À son front pur j'ai vu la ride ineffacée,
Et n'ai su d'un baiser tendrement la polir.