Dans les années fiévreuses qui suivirent la révolution de 1830, et où l'on vit se produire tant de nouveautés hardies, un des événements littéraires qui firent le plus de bruit, fut l'apparition de cette femme jeune, originale, menant la vie de garçon et d'étudiant, qui, sans demander appui ni secours aux journaux, entrait fièrement en lice et s'attaquait au sexe fort, justifiant les paradoxes de sa révolte par l'éloquence de ses plaidoyers.

Ce qui plaît avant tout dans son oeuvre, c'est la crânerie et la franchise de l'allure. Que le moment soit propice ou non, elle exprime ses sentiments, ses émotions à l'heure même, avec une netteté que l'on a pu qualifier de brutale, et qui n'en reste pas moins la marque des vrais maîtres.

Avant d'incarner dans ses personnages la flamme et les tourments de la passion, elle les avait subis elle-même; ses premiers livres, on peut le dire, sont écrits avec le sang de sa blessure. Voulez-vous son portrait en deux mots? Prenez le contrepied de la définition que Mme du Deffand donnait de son caractère: «Ni tempérament ni roman.» Aspirant, comme tous les grands coeurs, à un bonheur que le mariage lui avait refusé, elle ne cessa de le poursuivre. Plus insaisissable que le chantre de Méry, cet oiseau fugace échappait sans cesse de ses mains.

Élevée aux champs, elle en avait goûté de bonne heure l'allégresse et la poésie, qu'elle nous a rendues avec l'ampleur de son style plantureux. Jamais, depuis Jean-Jacques, aucun écrivain n'avait mieux senti l'âme de la nature, la santé et la joie de la vie rustique, et les admirables tableaux qu'offre la campagne dans sa richesse et sa diversité. Que de frais et riants paysages que le pinceau n'égalera jamais! Et tout cela, sans trace d'effort, comme l'arbre donne ses fruits, comme la source verse l'onde.

Les critiques, il faut le dire à leur honneur, saluèrent avec enthousiasme sa venue, applaudirent à ses audaces. Sainte-Beuve, avant de l'avoir vue, publia dans le National, où il écrivait alors, des articles pleins de sympathie. Il nous raconte lui-même quelle en fut la récompense:

«Planche, qui la connaissait déjà, me dit que l'auteur désirait me voir pour me remercier. Nous y allâmes un jour vers midi. Je vis en entrant une jeune femme aux beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs et un peu courts, vêtue d'une sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle écouta, parla peu et m'engagea à revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle avait le soin de m'écrire et de me rappeler. En peu de mois, ou même en peu de semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit se fit entre nous.»

Et il ajoute aussitôt, pour mieux caractériser la nature constante de leurs rapports:

«J'étais garanti alors contre tout autre genre d'attraits et de séductions par la meilleure, la plus sûre et la plus intime des défenses.»

Sa passion pour Adèle était encore trop vive et de date trop récente, pour lui permettre la moindre infidélité. Certes, l'occasion était tentante: il eut la vertu d'y résister. Une fois n'est pas coutume.

George Sand traversait en ce moment une veine de misanthropie. À la veille de rompre des liens qui lui pesaient, elle se demandait quels amis, ou plutôt quel ami elle pourrait choisir parmi tant de gens d'esprit qui s'offraient à la consoler.