Puisque Sainte-Beuve se rayait lui-même de la liste, on lui réserva le rôle de confident, de conseiller, de confesseur; je n'ose dire un autre mot, bien qu'il soit difficile de ne pas sourire à lui voir rendre de si galants services. S'il n'avait pris soin de publier, peu de temps avant sa mort, sans doute avec l'assentiment de Mme Sand, les lettres qu'elle lui écrivit, nous n'aurions jamais deviné à quel point ils avaient poussé, l'un la complaisance et l'autre la franchise. En voici quelques extraits:
Mars 1833. «Eh bien! mon ami, quand viendrez-vous dîner avec moi? Que vous n'ayez pas faim, ce n'est pas une raison; je ne tiens pas à vous faire manger, mais à causer avec vous sans être dérangée, et à ces heures-là je suis libre… Il m'est bien doux de trouver en vous le zèle et l'amitié que je réclame toujours avec confiance sans crainte d'être indiscrète.»
En conséquence, elle le prie de lui amener quelqu'un des écrivains en vogue; elle songe d'abord à Alexandre Dumas, nonobstant la couleur; puis à Alfred de Musset; mais aussitôt elle se ravise:
«À propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très-dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies.»
Que n'a-t-elle persisté dans ces bons sentiments! ils lui auraient épargné bien des ennuis. Enfin, après mainte hésitation, Sainte-Beuve termine cette nouvelle consultation de Panurge en lui conseillant d'essayer de son ami Théodore Jouffroy, écrivain philosophique d'une haute valeur morale, et qui se distinguait de la foule des professeurs par une sorte de grâce austère. Il convenait à merveille sur tous les points à quelqu'un qui avait assurément plus besoin de frein que d'aiguillon.
«Mon ami, je recevrai M. Jouffroy de votre main. Il doit être bon, candide, inexpérimenté pour un certain ordre d'idées où j'ai vécu et creusé, où vous avez creusé aussi, quoique beaucoup moins avant que moi. J'ai vu à sa figure qu'il pouvait avoir l'âme belle et l'esprit bien fait. Je crains un peu les hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de belles fleurs et de beaux fruits; mais je ne sympathise pas avec eux. Les gens qu'on estime, on les craint, et on risque d'en être abandonné et méprisé en se montrant à eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux, mais ils trahissent.»
Évidemment elle est de l'avis de cette dame, qui disait à une amie: «Vois-tu, ma chère, plus je vais, plus je sens qu'on ne peut aimer passionnément que celui qu'on méprise.»
L'entrevue avec Jouffroy ne répondit-elle pas aux espérances? Je l'ignore. Sans doute Mme Sand comprit qu'en pareille matière on n'est jamais mieux servi que par soi-même, et son choix définitif tomba sur Musset. Elle n'eut pas lieu d'abord de s'en repentir, à en juger par ses lettres au confident:
«Je suis heureuse, très-heureuse, mon ami. Il est bon enfant, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse. Ici, bien loin d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée; je l'ai refusée d'abord, et puis je me suis rendue, je suis heureuse de l'avoir fait. Vous êtes heureux aussi, mon ami. Tant mieux. Après tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre.»
C'est dans le même sens qu'elle disait dans l'un de ses romans, le Secrétaire intime: «La seule pensée que j'y aie cherchée, c'est la confiance dans l'amour présenté comme une belle chose, et la butorderie de l'opinion comme une chose injuste et bête.»