Alfred de Musset lui-même, qui de tout temps fut en bons termes avec
Sainte-Beuve, était, parfois, tenté d'aller lui conter son bonheur.

«Musset a souvent envie d'aller vous voir et de vous tourmenter pour que vous veniez chez nous; mais je l'en empêche, quoique je fusse toute prête à y aller avec lui, si je ne craignais que ce ne fût inutile.»

La lune de miel était dans tout son plein et il s'en est échappé un splendide rayon, un sonnet adressé par le poëte à son amie un jour sans doute qu'elle était irritée contre la critique. Il y répond d'avance aux attaques venimeuses dont elle a été l'objet. Pourquoi n'a-t-on pas recueilli ce sonnet dans les oeuvres complètes; il en vaut la peine et je l'ai bien, quoi qu'on en ait dit, copié dans la correspondance des deux amants:

Telle de l'Angelus la cloche matinale
Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,
Ô George, a fait pousser de hideux aboiements.

—Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,
Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants,
Tu savais que Phébé, l'étoile virginale
Qui soulevé les mers, fait baver les serpents.

—Tu n'as pas répondu même par un sourire
À ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus
Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.

—Comme Desdémona, t'inclinant sur ta lyre,
Quand l'orage a passé, tu n'as pas écouté,
Et tes grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté.

Août 1833.

En regard d'une si parfaite adoration, il est bon, si l'on veut savoir ce que deviennent les affections humaines, même chez les individus les plus distingués, de placer la page où l'amant trahi a, sous un voile assez léger, esquissé le portrait de sa maîtresse. Elle se trouve dans un de ses plus jolis contes, le Merle blanc: «Nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poëmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant toujours les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des meurtres et même jusqu'à des filouteries, ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se mettre à l'oeuvre. C'était le type de la merlette lettrée.»

À ce crayon haineux, tracé par la rancune et le dépit, on peut répondre que, dans cette union de rencontre, le plus viril des deux ne fut pas l'homme. Contrairement à la tradition des Ariane, des Médée et des Didon, ce fut Don Juan que l'on planta là et à qui on laissa le désespoir et les jérémiades. Les Nuits sont assurément des poésies immortelles, mais elles n'attestent pas, chez celui qui les a écrites, une grande dose de masculinité. Pour l'honneur du sexe barbu, on les voudrait moins larmoyantes[13].