* * * * *
Le plus grand intérêt et le premier rang n'appartiennent qu'aux hommes qui ont couru toute leur pleine carrière et qui ont épuisé toutes les fortunes, qui ont donné toute leur mesure. Lorsque la critique s'applique à des talents aussi éminents, à des oeuvres aussi distinguées, cette critique présuppose toujours une grande louange et une haute estime.
* * * * *
Il m'a semblé qu'à défaut de la flamme poétique qui colore, mais qui leurre, il n'y avait point d'emploi plus légitime et plus honorable de l'esprit que de voir les choses et les hommes comme ils sont, et de les exprimer tels qu'on les voit.
* * * * *
M. Villemain lisait un jour à Sieyès son éloge de Montaigne. Quand il en fut au passage où il est dit: Mais je craindrais en lisant Rousseau d'arrêter trop longtemps mes regards sur de coupables faiblesses qu'il faut toujours tenir loin de soi, Sieyès l'interrompit en disant: «Mais non, il vaut mieux les laisser approcher de soi pour pouvoir les étudier de plus près.» Le dirais-je? je suis comme Sieyès.—Les tribunaux sont de mauvais juges en ces matières, et on a beau jeu sur le mur de la vie privée. C'est un beau thème à l'avocat général.
* * * * *
La plupart des hommes, d'ailleurs, n'ont pas lu ceux qu'ils jugent: ils ont une prévention première acquise par ouï-dire et on ne sait comment; ils ont lu, à travers cela, quelques pages de vous, à la volée, et ils ignorent complétement l'origine littéraire et politique de l'homme, la suite de ses écrits recueillis; ils n'ont pas même eu entre les mains les principaux de ses ouvrages et ceux sur lesquels il a consumé des années.—Avec cela, en général, ils n'aiment pas la vérité, c'est-à-dire cet ensemble non arrangé de qualités et de défauts, de vertus et de vices qui constituent la personne humaine. Ils veulent leur homme, leur héros, tout d'une pièce, tout un, ange ou démon! C'est leur gâter leur idée, que de venir leur montrer dans un miroir fidèle le visage d'un mort avec son front, son teint et ses verrues. Pourquoi donc reculer devant l'expression entière de la nature humaine dans sa vérité? Pourquoi l'affaiblir à dessein et presque en rougir? Aurons-nous toujours l'idole et jamais l'homme?
* * * * *
Voyons les hommes par l'endroit et par l'envers. Sachons ce que leur morale pratique confère ou retire d'autorité aux doctrines que célèbre et professe avec éclat leur talent.