En termes plus prosaïques, il avoue qu'il a donné souvent des coups de canif dans le contrat d'autrui, qu'il a plus d'une fois dans son existence complété le trio conjugal plaisamment célébré dans le roman populaire qui a pour titre: La Femme, le Mari et l'Amant.

Ces associations, connues sous le nom de ménage à trois, sont devenues si communes dans toutes les classes de la société, qu'il n'y a plus lieu de s'en scandaliser. Est-ce un bien? est-ce un mal? C'est un fait: je dirai plus, c'est presque une institution.

Le rôle le plus difficile à tenir dans cette trinité de création récente, est celui de l'amant. Le mari s'en tire sans trop de peine. Il lui suffit d'affecter une confiance aveugle ou un superbe dédain qui le mettent au-dessus du léger désagrément. La femme est déjà plus empêchée; il lui faut parer à tout et persuader à chacun des co-partageants qu'il est seul maître et souverain. On peut, il est vrai, s'en remettre à la dextérité féminine du soin de faire à la fois deux heureux. Quant à l'amant, il joue un ingrat personnage. S'il veut trop exiger, il devient odieux; et ridicule, s'il s'efface complétement. Sainte-Beuve est toujours sorti victorieux de cette épreuve délicate. Obtenant peu, demandant moins encore, et pourtant satisfait, tel il se montre à nous dans ces mystères de l'alcôve où il nous introduit. Je ne vois pas qu'il ait jamais été sérieusement mordu du coeur de la jalouse rage que Feydeau a si pompeusement décrite dans Fanny. Tout au contraire, l'époux, dans sa majesté, ne lui inspirait que déférence et respect. Avec quel art il s'insinuait dans sa confiance! de quel miel savoureux il lui adoucissait la coupe amère! Ceux-là seuls qui l'ont vu à l'oeuvre pourraient le dire. Le foyer où se réchauffaient ses sens et sa tendresse lui devenait sacré. Il s'inclinait humblement devant la supériorité du mari, embouchait la trompette en son honneur et redisait son nom aux échos d'alentour. Pour augmenter le bien-être du nid étranger où il déposait ses oeufs, nul effort ne coûtait à son zèle, nul fardeau ne lui semblait trop lourd. Sans grande ambition pour son propre compte, il devenait, au profit de la communauté, hardi, entreprenant, plein d'idées lucratives, capable de fonder la Revue des Deux-Mondes ou de créer le format Charpentier, si ce n'eût été déjà fait.

Nous l'avons laissé au moment de son départ pour Lausanne, où il allait arracher de son coeur un reste de passion pour Mme X… et se déprendre, par l'éloignement, des charmes de l'infidèle. D'autres raisons l'y conduisaient encore. Attiré vers le catholicisme par les exigences de son premier amour, il en avait étudié d'abord les ressources poétiques, puis la doctrine même et les luttes qu'elle a suscitées. C'est ainsi qu'il en vint à se préoccuper de la fameuse question du jansénisme qui a tant agité le XVIIe et le XVIIIe siècle et qui se continue de nos jours sous une forme différente. Il ne fallait pas songer à exposer un sujet si particulier devant un public parisien, trop enclin à la raillerie et peu soucieux de ce qui touche aux questions théologiques. On avait depuis si longtemps perdu de vue Port-Royal et ses solitaires qu'il était impossible d'y intéresser. «Les Français, disait Sainte-Beuve, aiment à apprendre ce qu'ils savent. Quant à ce qu'ils ignorent, c'est différent. Que de peine pour leur insinuer une idée neuve! à combien de quolibets on s'expose!»

Aujourd'hui même, avouons-le, parmi les admirateurs de l'éminent critique, le plus grand nombre s'en tient à ses Lundis, bien qu'il ne mît qu'une semaine à les improviser, et n'a jamais pu mordre aux six forts volumes de Port-Royal, monument solide, qu'il regardait comme son oeuvre capitale et qu'il a mis vingt ans à édifier. Que vous dirai-je? Le morceau est un peu gros pour la délicatesse de nos estomacs[18].

L'air de leurs montagnes rend celui des Suisses plus robuste. Aussi le flair subtil de Sainte-Beuve devina-t-il qu'il y avait là-bas un public à souhait pour un tel cours. Il ne se trompait pas. Le canton de Vaud se trouvait justement agité alors par le mouvement de renaissance religieuse au sein du calvinisme connu sous le nom de Réveil. Saisir cet à-propos était un coup de maître.

Si le titre même de ces esquisses ne me détournait des sujets sérieux, je dirais comment le nouveau professeur arrive à Lausanne dans l'automne de 1837, avec une telle cargaison de livres qu'il en encombre la cour de l'hôtel où il descend.

Je le montrerais aussitôt à l'oeuvre, écrivant ses leçons et allant, vêtu d'un manteau de poète, les débiter avec un accent picard, une voix vibrante, une tendresse de coeur qui ôtent toute sécheresse à ses dissections infinies, triomphent de l'aridité du sujet et lui gagnent son auditoire.

Je décrirais les longues files d'étudiants et de messieurs gravissant l'escalier du marché pour atteindre au sommet de la colline sur laquelle est perchée l'Académie, en compagnie des dames et demoiselles à qui la galanterie du professeur a ouvert les portes du sanctuaire.

Je suivrais le retentissement du cours jusque dans les cafés de la ville, où tous les soirs un grand diable de loustic parodie, monté sur une table, la leçon du jour, singeant, à la grande joie des badauds réunis autour de lui, la voix et les tics de l'historien de Port-Royal.