Je citerais la satire indignée qu'un certain Delacaverne lança contre ces profanateurs, et dont Sainte-Beuve eut le bon sens d'empêcher la publication.

Dans un épithalame final, je chanterais Io! Hymen! Hyménée! en l'honneur des jeunes garçons et des jolies fillettes, qui avaient profité de leurs rencontres au pied de la chaire pour échanger des oeillades, des serrements de mains, qui sait? peut-être des billets doux, et qui terminèrent l'année par d'heureux mariages ou des fiançailles pleines de promesses, seul résultat un peu gai que le jansénisme ait jamais produit.

Mais tous ces faits et bien d'autres encore sont plutôt du domaine de la biographie. Je craindrais qu'on ne trouvât pas à les lire le plaisir que j'aurais à les raconter. Revenons donc à notre sujet, c'est-à-dire à l'homme privé et à ses amours.

Il était doué d'une énergie peu commune. Aucun labeur, si rude fût-il, ne parvenait à l'écraser. Même après la cinquantaine, à l'époque où j'eus l'honneur d'être admis auprès de lui, il pouvait encore égayer ses travaux de quelques distractions. Que de fois, les soirs d'été, après une longue journée passée sur les livres, l'ai-je vu sur le point de succomber à la fatigue! Tandis que je lui lisais l'ouvrage dont il avait à parler, sa paupière alourdie se fermait; il dodelinait de la tête et, me tendant avec effort le bout de ses doigts alanguis: «Adieu, disait-il d'une voix éteinte, à demain, je n'en puis plus.» Je le quittais, persuadé qu'il allait se mettre au lit et y dormir d'un sommeil de plomb. Quel n'était pas mon étonnement de le rencontrer une heure après sur le trottoir, frais et pimpant, le pardessus au bras, le nez au vent et lorgnant avec délices toutes les femmes qui passaient à portée de son regard.

À Lausanne, il était plus jeune et partant plus actif. Son premier soin fut de reconnaître le pays. La ville, agréablement étagée sur les bords du Léman, est en outre entourée de vignes, de vergers et de prairies qui présentent un charmant coup d'oeil. Quoique la plupart des rues, à cause de leur pente rapide sur la colline où elles sont bâties, soient de véritables casse-cou et tournent le dos au soleil et au lac, on y respire un air d'aisance, de bien-être bourgeois. Même pour un homme habitué aux plaisirs de Paris, c'est, à tout prendre, un supportable lieu d'exil.

Voltaire, qui y passa trois hivers (1755-1758), s'y plut beaucoup et en trouva les habitants à son gré. Il fut agréablement surpris de leur voir un goût pour l'esprit qu'il contribua à développer, mais qu'il n'avait pas eu à créer: «On croit chez les badauds de Paris, écrivait-il, que toute la Suisse est un pays sauvage; on serait bien étonné si l'on voyait jouer Zaïre à Lausanne mieux qu'on ne la joue à Paris… Il y a Suisses et Suisses. Ceux de Lausanne diffèrent plus des petits cantons que Paris des Bas-Bretons.»

Sainte-Beuve y fit d'abord de fréquentes promenades, qu'il dirigeait tantôt vers un gracieux coteau couvert d'arbres fruitiers qui descend en pente douce vers le lac, tantôt du côté du bois de Rovéréa qui domine la ville. Il s'y reposait souvent sous un orme qu'il a chanté:

Étrange est la musique aux derniers soirs d'automne,
Quand vers Rovéréa, solitaire, j'entends
Craquer l'orme noueux et mugir les autans
Dans le feuillage mort qui roule et tourbillonne.

C'est de là sans doute qu'il songeait aux grands écrivains dont la présence avait illustré ces lieux avant lui.

«Là, me disais-je, Rousseau jeune a passé. Plus tard, son souvenir ému y désignait, y nommait pour jamais des sites immortels. Là-bas, Voltaire a régné, Mme de Staël a brillé dans l'exil. Byron, dans sa barque agile, passait et repassait vers Chillon. Ici-même, Gibbon accomplissait avec lenteur l'oeuvre historique majestueuse conçue par lui au Capitole.»