Le plus beau paysage ne tarde pas à paraître insipide, si l'on est seul à le contempler; d'ailleurs, quand le soleil se couche, il est bon de trouver un logis où passer la soirée. Sainte-Beuve aimait la solitude par intermittence, mais ne trouvait que dans le monde l'emploi de ses brillantes facultés. Sauvage par nature sans être timide, il eut bientôt une maison à lui, un lieu d'asile où il put causer, rimer, aimer en toute liberté.

Parmi ses collègues de l'Académie était un professeur d'histoire, Just Olivier, qui, venu à Paris pour le voir en 1830, n'avait pas cessé de correspondre avec lui et s'était employé à le faire nommer à Lausanne. Il avait épousé une aimable Vaudoise, fraîche, rieuse, intelligente, poëte même, une vraie Claire d'Orbe en chair et en belle humeur. Ce qui la rendait plus piquante était un certain tour d'esprit mêlé de sérieux et de gaîté, naturel et travaillé à la fois, très-capable de raisonnement, d'étude, de dialectique même, vif pourtant, assez imprévu et nullement dénué d'agrément et de charme. Cette nature de femme est loin de déplaire, quand on la rencontre sur les gradins des collines étagées autour du Léman.

M. et Mme Just Olivier, mariant leur idéal poétique ainsi qu'ils avaient uni leurs destinées, publièrent un volume de vers intitulé: Deux Voix. Cela fit dire aux malins du pays qu'il n'y en avait qu'une de juste, qui n'était pas celle du mari. Quoi qu'il en soit, les deux époux, flattés de voir un écrivain supérieur, déjà célèbre à plusieurs titres, leur donner la préférence, venir à eux et leur offrir son amitié, l'accueillirent avec transport, le mirent de toutes leurs parties de plaisir et ne firent bientôt qu'un avec lui. On les vit souvent tous trois parcourir les sites enchanteurs et les bords du lac, devisant de poésie et jouissant ensemble de ce doux climat qui invite à l'amour.

Les jours où l'Académie leur donnait congé, les trois inséparables poussaient jusqu'à Eysins, petit village des environs, où demeurait le père d'Olivier. Là, Sainte-Beuve émerveillait ces bonnes gens par la rondeur de ses manières et par de spirituelles saillies. Il se montrait bon enfant, heureux de s'asseoir à la table rustique et ne trouvant à redire qu'à la grosseur des gâteaux dont on lui servait d'énormes tranches. Il leur confiait ses projets, ses espérances et le regret de n'avoir pu amener avec lui sa vieille mère, trop âgée pour quitter Paris. Elle ne laissait pas de trembler sur les dangers que ses goûts d'aventure pouvaient lui faire courir: «Pourvu qu'il me rapporte ses deux oreilles, disait-elle, je ne lui en demande pas davantage.»

Sainte-Beuve lisait à ses amis les lettres qu'il en recevait et où se rencontraient de comiques méprises. Son fils lui ayant écrit qu'un ouragan s'était déchaîné sur Lausanne et avait emporté plusieurs cheminées, elle lut de travers et répondit: «Eh quoi! mon enfant, le vent t'a enlevé tes chemises. Te voilà donc nu comme un petit saint Jean.» On riait de son erreur, tout en croquant les oeufs et les poulets du père Olivier. Quand la chaleur devenait trop forte, l'invité se couchait sans gêne, au grand scandale des propriétaires, dans l'herbe des prés, en pleine fleur d'esparcette et de sainfoin.

Entre temps, les deux amis, laissant Mme Just à la ferme, partaient pour quelqu'un de ces hauts plateaux d'où l'on jouit du magnifique panorama des Alpes et du lac. Mais, arrivé à mi-côte, le Parisien, dont le petit pied et la fine chaussure souffraient au contact des cailloux, laissait le Suisse escalader seul ses cimes ardues et, assis à l'ombre, rimait un sonnet ou aiguisait une épigramme. Si complaisant qu'il voulût se montrer à l'ami qui l'admettait dans son intérieur, il est des fatigues qu'il se refusait à partager; son tempérament répugnait à l'excessif. Quel souvenir pénible lui était resté des nombreuses ascensions que l'infatigable Victor Hugo, doué d'un jarret d'acier, l'avait forcé de faire avec lui, au temps de leur grande intimité, sur le haut des tours de Notre-Dame[19], pour contempler les couchers de soleil dont le poëte des Chants du crépuscule traduisait ensuite la splendeur en ses vers! «J'ai gardé de mes vieilles habitudes littéraires, soupirait-il plus tard, le besoin de ne pas me fatiguer et même le désir de me plaire à ce que j'admire.»

VIII

SAINTE-BEUVE REFUSE D'EMBRASSER LE CALVINISME.—CHRONIQUES PARISIENNES.

L'agrément de ce séjour à Lausanne n'allait pourtant pas sans quelques ennuis. L'historien de Port-Royal ne cessa même d'y être poursuivi par une tracasserie à laquelle nous aurions peine à croire, si elle n'était attestée par de nombreux témoignages, et qui dut contribuer à hâter son départ: les Suisses, quelle folie! s'étaient mis dans la cervelle de le convertir au protestantisme.

Pour comprendre un si étrange dessein, il faut se représenter Sainte-Beuve, avec sa politesse de bon goût, sa douceur de caractère, sa complaisance à entrer dans les idées des autres et à ne les contredire en rien. S'étant convaincu de bonne heure que la nature est plus grande et plus variée qu'elle ne l'avait prouvé en le créant, et n'ayant pas la fatuité naïve de se prendre pour le patron universel, il ne se croyait pas tout l'esprit en partage; il admettait fort bien qu'on eût des opinions différentes et même opposées; il entrait au besoin dans ces opinions pour les comprendre, les expliquer, en retirer la parcelle de vérité qu'elles peuvent contenir, et il vous les commentait si intelligemment que vous finissiez par croire qu'il les adoptait. De là un malentendu parfois plaisant.