En général, les gens s'imaginent avoir en eux tout le bon sens et la vérité possible. Quand ils discutent avec vous, ils n'écoutent qu'eux-mêmes, prennent vos politesses pour des avances, et votre silence pour un acquiescement. En entendant Sainte-Beuve exposer avec tant de feu les ardeurs religieuses des nonnes et des solitaires de Port-Royal, on se persuada qu'il en partageait les croyances. De janséniste à calviniste il n'y a que la main. Il fallait donc lui faire franchir le pas. Chacun s'y employait avec zèle et le sermonnait de son mieux. On comptait beaucoup pour le succès de cette bonne oeuvre sur M. Vinet, le grand homme de ce petit monde, qui était arrivé à Lausanne en même temps que Sainte-Beuve, dont celui-ci estimait la haute valeur morale et auquel il témoignait toutes sortes de respect.
D'après ce qu'on dit de M. Vinet, il devait avoir trop de tact et d'intelligence pour accepter pareille mission. Proposer à un homme d'honneur de changer de religion, c'est lui faire la plus mortelle injure. Les dévots, dans leur ridicule suffisance, ne comprennent pas cela. Aussi les âmes pieuses ne cessaient d'assiéger M. Vinet, qui avait le tort de se prêter à ce rôle, lui demandant: «Eh bien! est-il converti?» À quoi il répondait avec impatience: «Si vous voulez savoir le fond de ma pensée, je le crois convaincu et non pas converti.»
Bien entendu, Sainte-Beuve n'était ni l'un ni l'autre. Il n'avait jamais vu dans ces combinaisons réputées divines que les plus belles des illusions ou, si vous voulez, des espérances humaines. Sa parole n'excédait pas sa pensée et les réserves y étaient toujours présentes. Cela ne l'a pas empêché d'être jusqu'à la fin en butte aux importunités des convertisseurs. On l'attaquait de plus d'un côté; il avait à repousser à la fois les assauts de Genève et ceux de Rome. Un an avant sa mort, une demoiselle suisse, du nom de Couriard, lui ayant écrit pour l'endoctriner encore, il répondit:
«Pourquoi donc me prêchez-vous? qu'ai-je fait pour cela? Laissez-moi vous soumettre une singularité qui me frappe.
«J'ai à Boulogne-sur-Mer une cousine, une vieille cousine de beaucoup d'esprit, qui s'était mise, il y a deux ans, à rentrer avec moi en commerce de lettres, renouant ainsi avec mes souvenirs d'enfance. Et puis, tout d'un coup, un jour, elle m'a proposé de me recommander aux prières de tout un couvent, dont la supérieure, disait-elle, était une de nos parentes. En un mot, elle a fait preuve à mon égard du zèle catholique et monastique le plus intempestif et le plus déplacé. Je le lui ai dit.
«Or, comment se fait-il aujourd'hui qu'il m'arrive de Genève, et d'un côté non catholique, la même insinuation, la même tentative de prédication? Il y a de quoi faire réfléchir un philosophe.»
Peut-être oublie-t-il d'avouer que plus d'une fois il a donné des espérances de conversion aux jolies prêcheuses de Lausanne, afin d'obtenir d'elles la même récompense que lui avait value son adhésion momentanée au parti catholique?
Lorsque, au lieu de femmes ou de demoiselles, il avait affaire à des hommes, comme il n'y avait pas de compensation gracieuse à espérer, le ton devenait plus vif; il me semble l'entendre:
—Pourquoi m'adressez-vous un sermon? Est-ce que je me permets de vous en adresser un, à vous? Et pourquoi les choses ne seraient-elles pas égales entre nous? Vous avez pitié de moi et de mon malheur, je vous en remercie, mais qui vous a dit que j'étais si à plaindre? Vous jouissez des consolations que vous donne la foi, laissez-moi celles que je tire de la philosophie. Vous me vantez les beautés du christianisme et voulez me les faire comprendre: qui vous a dit que je ne les comprenais pas? Ce ne serait pas du moins faute d'étude. De quel droit m'appelez-vous athée, injure banale dont les orthodoxes de tous les temps ont voulu flétrir ceux qui les gênaient. Lisez mes écrits, vous y trouverez plus de doutes que d'affirmations sur les choses que je ne sais pas. Ne croit pas à la révélation qui veut. Bornez-vous à ignorer ce que je pense et ce que je sens. Vous ne savez si je suis gallican ou ultramontain, ou janséniste ou catholique, ou calviniste, pas plus que vous savez si je suis philosophe idéaliste ou naturaliste. Tenez-vous-en là. Notre monde est plein d'empressés qui vous invitent à la foi, sans s'apercevoir qu'eux-mêmes en changent plus souvent que de chemise. Je ne rencontre que gens qui me disent: Vous ne croyez à rien!—En effet, monsieur, car je ne crois pas à vous. M'est-il jamais venu à la pensée d'ôter ou de diminuer la croyance chez qui la possède? Traitez-moi donc comme je fais les autres. Je ne tracasse personne, qu'on me laisse en repos: ce n'est pas trop demander, je pense?
Son cours terminé, Sainte-Beuve revint en France et se replongea aussitôt dans le courant de la vie parisienne, son élément véritable. Il n'oubliait pas cependant les amis qu'il avait laissés au bord du Léman, et il se rappelait à leur souvenir par des lettres fréquentes. Quelques extraits de cette correspondance nous donneront une idée exacte de la tendresse de ses sentiments pour eux et de l'intimité de leurs relations.