«Cher Olivier, je suis tenté… de quoi? de retourner passer un hiver à Lausanne pour achever Port-Royal. J'ai ici des habitudes trop prises, trop chères même, à rompre. Si j'avais plus de vigueur, je me donnerais peut-être encore auprès de vous une année de travail et de solitude…

Je voudrais bien passer encore avec vous, chers amis, quelques-uns de ces jours qui appartiennent au coeur; le fait est que le coeur ici est supprimé. On ne trouve plus de temps pour rien dans ce flot de monde. Oh! tout cela me mènera-t-il à quelques années d'une vie cachée et solitaire avant la mort? Je me le figure par moments, mais je ne prends guère le chemin direct.

Oh! quand le calme et la vie paisible! Dans l'autre vie ou dans je ne sais quel automne passé auprès de vous.»

Ne dirait-on pas, à l'entendre, qu'il vit à Paris malheureux et désolé comme un ramier exilé de son nid? En réalité, il s'était, suivant sa coutume, remis à l'étude de plus belle, sans compter que le coeur, puisque coeur il y a, ne chômait pas, ainsi que nous le verrons plus tard. Ces poëtes ont une façon de dire qui, tout en étant sincère au fond, ne laisse pas de donner le change.

Il ne s'en tint pas à de purs témoignages platoniques; son esprit inventif trouva bientôt le moyen de rendre service aux deux époux. Ceux-ci, tentés par l'ambition, avaient acheté la Revue Suisse qu'ils rédigeaient et administraient en commun. Lui-même ne tarda guère à les aider de ses conseils, de son expérience et aussi de son active collaboration. Il leur écrivait à ce sujet:

«Je reviens aux affaires qui, pour moi, se rejoignent aux affections. Tâchez de fonder là-bas quelque chose, un point d'appui quelconque, un organe à la vérité: je serai tout à vous. Ce que Voltaire a fait à Ferney avec son génie et ses passions, pourquoi ne le fonderait-on pas à Lausanne avec de la probité et du concert entre trois? Faites-nous là-bas bien vite une patrie d'intelligence et de vérité; je vous aiderai ici de tout mon pouvoir et peut-être un jour de plus près, durez seulement. Je voudrais être plus libre que je ne suis. Si je l'étais un jour, et si cette Revue allait et durait, on pourrait y établir quelque rêve.» On le voit, il les berçait de l'espoir qu'il irait un jour se fixer auprès d'eux.

Les époux Olivier avaient compté que, grâce à leurs talents conjoints, cette publication ferait du bruit en France et y conquerrait des abonnés. Sainte-Beuve se hâta de leur enlever cette illusion, de leur montrer que le public auquel ils devaient s'adresser était la société cosmopolite qui, de tous les points de l'Europe, afflue en Suisse ou y passe pour se rendre en Italie.

«Figurez-vous bien qu'on ne lit pas ici la Revue Suisse. Ce n'est jamais à Paris qu'elle trouvera ni lecteurs ni abonnés. Il faut partir de là. Je vous assure que c'est ma conviction intime, quand même je n'y serais pas intéressé. Son public, auquel elle doit viser de plus en plus, c'est le dehors, c'est la Suisse et l'Allemagne: Suisse allemande et française et ce qui s'en suit. Conquérons ce champ, s'il se peut; vouloir faire d'ici un centre, c'est une chimère. Laissons là Paris et visons à Appenzel. La gloire au bout du compte s'y retrouverait.»

Enfin, prenant part à la rédaction du recueil, il se mit à leur expédier régulièrement des Chroniques parisiennes pleines de vivacité, de mordant, de malices, où il se permettait de dire autre part qu'aux roseaux:

Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne.