Recueillies depuis en volume, elles se font lire encore avec plaisir, bien que l'intérêt de ce genre de littérature diminue à mesure que l'on s'éloigne des événements qui y ont donné lieu.

Dans un de ses Nouveaux Lundis, il explique fort clairement le plaisir qu'il prit à cette collaboration clandestine:

«On peut, avec probité et sans manquer à rien de ce qu'on doit, bien voir à Paris sur les auteurs et sur les livres nouveaux ce qu'on ne peut imprimer à Paris même à bout portant, et ce qui, à quinze jours de là, s'imprimera sans inconvénient, sans inconvenance, dans la Suisse française. Je l'ai éprouvé durant les années dont je parle (1843-1845). J'avais en ces pays un ami, un de ceux de qui l'on peut dire qu'ils sont unanimes avec nous, un autre moi-même, M. Just Olivier, et nous nous sommes donné le plaisir de dire pendant deux ou trois ans des choses justes et vraies sur le courant des productions et des faits littéraires. On le peut, on le pouvait alors sans être troublé, ni même soupçonné et reconnu.»

Il n'était pourtant pas sans inquiétude à ce sujet. En envoyant ses chroniques à Lausanne dans le plus grand secret, il n'oubliait pas de recommander la prudence. «Donnez-le comme tiré de vous-mêmes, tiré des journaux; enfin, qu'il y ait un double rideau de mon côté. Je vous dirai que je ne suis pas sans quelque souci pour cette chronique. Ma position personnelle est très-bonne, quand je ne vais pas dans le monde et que je boude. Alors j'ose. Quand j'y retourne, quand je suis repris, alors je deviens plus timide.»

Son incognito ne fut pas trahi; la Revue Suisse passa inaperçue et ne fit pas la fortune de ses propriétaires. Dans l'intervalle, la réputation de Sainte-Beuve se consolidait; sa position, d'abord assez précaire, s'améliorait. Il avait été nommé en 1840 conservateur à la Bibliothèque Mazarine, en 1844 membre de l'Académie française; il était devenu le critique influent et autorisé de la Revue des Deux-Mondes; les salons aristocratiques se le disputaient; bref il prenait peu à peu la place que méritait la supériorité de son talent.

Par un destin contraire, Olivier, non-seulement n'obtenait pas de sa Revue ce qu'il avait espéré, mais perdait encore sa chaire de professeur à l'Académie, à la suite d'une révolution locale, sorte de tempête dans un verre d'eau. Quand il vit, d'un autre côté, que son ancien collègue renonçait décidément au séjour de Lausanne et faisait florès à Paris, il se décida lui-même à venir le retrouver, descendit place Royale, et s'y établit avec sa famille.

Voilà nos gens rejoints et je laisse à penser
De combien de plaisir ils payèrent leur peine.

Sainte-Beuve reprit ses habitudes familières. Nous le voyons en 1848, pendant la tumultueuse journée du drapeau rouge, traverser tranquillement la foule, que calme à son gré l'éloquence de Lamartine, pour aller lire à ses amis son troisième volume de Port-Royal, qui était sur le point de paraître. Il ne put toutefois leur rendre tous les bons offices qu'ils paraissent avoir attendu de lui. S'ils croyaient qu'il fût en son pouvoir de les lancer dans le monde littéraire et de fonder leur réputation, ils durent en rabattre. «Le critique n'a pas le don de deviner le talent caché qui n'a pas encore jailli. Il n'est pas comme l'abbé Paramel qui, une branche de coudrier à la main, découvre les sources cachées.» La poésie du canton de Vaud, cueillie sur place, exhale une verdeur rustique, alpestre, qui ne déplaît pas. Mais dès qu'on la transplante, cette rose des montagnes perd son léger parfum et ne garde plus que les épines. Voyez ce qui arrive à Mme de Gasparin. Malgré tout le mouvement que l'on s'est donné pour elle, ses livres n'ont pu réussir en France: on la loue, mais on ne la lit pas. Un de mes amis, quand on lui présente un volume de cette provenance, a coutume de dire: «Non, merci, ça sent le réformé.»

En outre, Mme Olivier, comprenant que la vraie poésie d'une mère de famille est dans les soins et l'éducation de ses enfants, reprisait et lavait leurs bas au lieu de tremper les siens dans l'indigo. Son mari, réduit à ses propres ailes, ne prit pas un grand essor. À peine si, à la faveur de leur ami, il parvint à glisser dans les Revues deux ou trois articles. Le peu que j'ai lu de lui me fait penser que l'on trouva à son style trop de gravité, trop de barbe et de poids. Il prit enfin le bon parti, entra dans une imprimerie comme correcteur et n'écrivit plus qu'à ses heures perdues.

Tout cela avait un peu refroidi les relations avec Sainte-Beuve; une dernière circonstance acheva de les brouiller.