L'académicien, par deux testaments successifs, déposés entre les mains d'Olivier, l'avait nommé son exécuteur testamentaire. Certes il n'est pas désagréable, surtout lorsqu'on tire le diable par la queue, de se savoir couché sur le testament d'un homme qui a quelque fortune. Mais à quoi cela sert-il, si le testateur s'obstine à vivre? Or, Sainte-Beuve, loin de songer à réaliser son rêve d'Élysée, arrangeait son existence en vue d'un long avenir. Il avait pris chez lui une certaine dame Vaquez, Espagnole au teint bistré, qui, voulant être maîtresse au logis, en écartait jalousement les anciens habitués. Olivier eut plusieurs fois maille à partir avec elle. De plus, il apprit que son ami, sans lui en souffler mot, avait fait un troisième testament—ce ne devait pas être le dernier,—et qu'il laissait son héritage à d'autres. C'en était trop. Il cessa de venir à la petite maison de la rue Montparnasse et passa quatre ans sans revoir l'ingrat. Celui-ci ne parut pas s'apercevoir de la bouderie. Au bout de ce temps, la sénora étant morte et l'académicien ayant l'air de plier sous l'excès du travail, on se ravisa et on lui écrivit pour renouer avec lui. L'obsession devenait importune; il y mit fin par la réponse suivante, qui justifie le mot du diplomate anglais, Henri Bulwer: «M. Sainte-Beuve n'écrit pas comme on pend dans mon pays, haut et court»:
«Mon cher Olivier,
Je vous remercie de votre lettre et de l'intention qui l'a dictée. Je n'entre dans aucune explication; car si détaillées que soient celles que vous prenez la peine de me donner, je ne les crois pas encore complètes. Un seul point m'importe à marquer: lié comme je l'étais avec vous et sans que je pense avoir d'autre tort que celui d'être depuis cinq ou six ans sous le fardeau d'un travail incessant et qui n'est pas devenu plus facile en se continuant,—travail qui m'a interdit tout entretien de relations mondaines ou amicales, et m'a forcé de laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié,—je me suis un jour aperçu tout d'un coup, et sans m'y tromper, que les ronces avaient poussé entre nous et qu'il n'y avait plus de sentier. Je ne suis pas de ceux qui disent tout ou rien en amitié; aussi eussé-je accepté et agréé avec reconnaissance tout ce qui m'aurait prouvé que le passé tenait entre nous. Mais évidemment vous aviez accueilli cette idée, que notre amitié pouvait entièrement cesser, et les choses, en tant qu'elles dépendaient de vous, se sont passées en conséquence. Là est pour moi la blessure. Car j'aurais admis tout le reste, diminution, ajournement, tristesse et voile à demi-sombre sur le passé. Mais ce qui domine désormais mes souvenirs en ce qui vous concerne, c'est cette abdication et cette résignation volontaire que vous avez faites de notre passé. Une lettre telle que celle que je reçois aujourd'hui, venue plus tôt et à temps, m'aurait certes suffi et touché; mais après des années révolues, comment renouer la chaîne? Est-ce ma faute si j'avais cru que malgré tout, et à travers les absences et les nécessités de la vie imposée à chacun de nous, il y avait quelque chose de sûr et d'essentiel, j'oserai dire d'insoluble, dans notre amitié, et si je ne puis plus le croire? Au moins qu'il reste de vous à moi une disposition égale et tristement bienveillante; c'est celle que votre lettre me paraît assez bien exprimer et qu'elle a aussi produite en moi,—une estime durable d'homme à homme. Recevez-en ici l'assurance.
«SAINTE-BEUVE.»
Pour compléter l'histoire, je dois ajouter que cette lettre et la plupart des détails qui la précèdent m'ont été fournis par un écrit posthume de Just Olivier.
IX
PROJET DE MARIAGE.—MADAME D'ARBOUVILLE.—OPINION ET RÔLE DE SAINTE-BEUVE EN POLITIQUE.
«La nature se présente deux fois à nous pour le mariage: la première fois, à la première jeunesse. On peut lui dire alors: Repassez! elle n'insiste pas trop. Mais la seconde fois, à cette limite extrême, lorsqu'elle reparaît, lorsqu'elle insiste avec un dernier sourire, prenez garde: si vous la repoussez encore, elle se le tiendra pour dit, elle ne reviendra plus.»
En écrivant ces lignes, Sainte-Beuve a dû songer à ce qui lui est arrivé à lui-même; il nous initie à l'une des crises les plus inquiètes de son existence, crise qui dura plusieurs années et pendant laquelle il fut constamment tourmenté par un vague désir conjugal.
Au fond, le mariage fut pour lui comme la foi: vainement, il essaya de s'y prendre; il ne put jamais y parvenir. Son caractère était plutôt hostile à un engagement légal, étroit et éternel. Il ne tarissait pas en plaisanteries sur les inconvénients de ce lien, qui enchaîne le caprice et coupe les ailes à la fantaisie. Dans un spirituel rapport au Sénat, au sujet de la propriété littéraire, il a glissé deux portraits pleins d'ironie et d'humour, la femme de l'homme de lettres et le mari d'un bas-bleu.