Depuis plusieurs années il avait rencontré et connu dans les salons du faubourg Saint-Germain la comtesse Sophie Logré, petite-fille de Mme d'Houdetot, fille du général de Bazancourt, soeur du baron du même nom et femme du général d'Arbouville. Elle a composé des nouvelles attendrissantes et mélancoliques sur les épreuves qui attendent les personnes de son sexe dans notre état social, et l'on peut dire que par beaucoup de points c'était une âme soeur de l'auteur de Volupté et des Consolations.

Le dernier biographe de celui-ci, M. Othenin d'Haussouville, ayant à parler de leur liaison, l'a fait de ce ton pincé qui appartient aux doctrinaires: «Des communications bienveillantes, dit-il, me permettent de soulever ici le coin d'un voile derrière lequel rien ne s'est jamais abrité que de pur et de délicat.»

Qu'en sait-il?

De tous les jeux où de notre temps s'amuse le paradoxe, un des plus futiles est celui qui vise à refaire une couronne de pureté et d'innocence à toutes les femmes, à commencer par les reines, et à finir par les comédiennes. Que de livres n'a-t-on pas écrits pour justifier Marie-Antoinette, Marie Stuart et tant d'autres? À entendre ces historiens d'un nouveau genre, historiens amoureux d'illusions et sujets aux chimères, il semble vraiment que le malheur de ces reines serait moins à plaindre et leur martyre digne de moins de pitié, si elles n'avaient pas toujours gardé la fidélité conjugale. «La vertu des femmes, disait Mme de Girardin, est la plus belle invention des hommes.»

Quel est le résultat le plus clair de toutes ces apologies, si ce n'est de donner un croc-en-jambe à la vérité historique et d'inaugurer une fausse morale? Une belle femme qui rit au soleil est, ce me semble, aussi respectable et, en tout cas, plus naturelle qu'une madone qui prie dans l'ombre. Pauvres êtres qui rachetez par la ruse ce que la nature vous a refusé de force et savez si bien vous relever de votre infériorité, va-t-on vous punir de mort pour nous avoir donné la vie, et serons-nous à votre égard d'autant plus sévères que vous aurez été plus indulgentes? Si précieuse que soit la virginité, Bayle soutient avec raison qu'il n'y a boulanger ni boucher qui voulût sur cette perle faire crédit de cinq sols. Quand cessera-t-on de vanter, outre mesure, la continence et la chasteté, ces vertus de moine, si négatives, si infécondes? Le meilleur moyen de faire porter ses fruits à l'arbre de la vie ne sera jamais d'en couper les branches. Mettez cette thèse à côté de celle qui donne la vertu pour fondement aux républiques: les deux font la paire.

Pour en revenir à M. d'Haussonville, je me garderais bien, aimant peu pour mon compte à pousser à bout ces sortes de procès, de contredire à sa rassurante assertion, s'il ne montrait à chaque ligne le bout de l'oreille. Ce publiciste empanaché trouve tout naturel que dans un Etat démocratique l'illustration de la naissance exerce encore son prestige[20]; il s'étonne que le grand écrivain, fils de ses oeuvres, et qui avait dédaigné la particule, quoique son père la portât, ait reproché au duc de Broglie de ne s'être donné que la peine de naître; puis, voulant lui faire une bonne méchanceté, il met dans la bouche de M. Cousin, n'osant le prendre à son compte, ce propos inattendu: Sainte-Beuve n'est pas gentilhomme. Eh non, Dieu merci, il n'a rien de commun avec vos gens, les de Cust…, les de Germ… et autres gentilshommes si fameux que les nommer serait une inconvenance.

Le tout se termine par une méprise assez naïve chez un futur académicien. Il prétend en un endroit que Mme d'Arbouville exerça sur le talent de Sainte-Beuve une influence élevée, morale, chrétienne, dont la trace se retrouve dans les portraits de Mlle Aissé, de Mme de Krüdner. Or, ouvrez le volume à l'endroit indiqué et vous ne tarderez pas à rencontrer ceci:

«Mme de Krüdner, dans les moments décisifs avec son amant, fait une prière à Dieu en disant: Mon Dieu, que je suis heureuse! je vous demande pardon de l'excès de mon bonheur. Elle reçoit ce sacrifice comme une personne qui va recevoir sa communion.»

Veut-on s'édifier sur le genre d'attachement qui lia Sainte-Beuve à Mme d'Arbouville? On n'a qu'à lire les règles de conduite qu'il professait en telle matière, car il avait ses principes, lui aussi:

«—Avec les femmes aimées qui nous ont repoussé, rompre: mieux vaut une rancune aimante.