Avec les femmes amies qui nous ont souri, continuer de vivre dans un doux oubli reconnaissant.»
Rapprochez de ces sentences l'affirmation suivante:
«—Elle a été pendant dix ans ma meilleure amie, j'ai été son meilleur ami.»
Et vous comprendrez la large place qu'il a occupée dans le coeur et dans les affections d'une personne si aimante et d'un esprit si cultivé.
Un jour que son secrétaire exposait devant lui, avec la candeur de la jeunesse, une de ces théories sur le platonisme et l'amour pur auxquelles le beau sexe applaudit volontiers, quitte à pratiquer le contraire, il perdit patience et riposta:
«—On se demande toujours si l'amitié sincère, forte, durable, est possible entre un homme et une femme. Oui, je le crois, cela se peut, mais à une condition: il faut qu'il n'y ait pas toujours eu amitié pure et simple; qu'à un moment aussi court, aussi fugitif que vous voudrez, la passion ait parlé; qu'il y ait eu abandon, faiblesse.»
Dans une des rares nouvelles qu'il a mêlées à ses portraits, Mme de Pontivy, récit transparent de sa propre aventure, il est encore plus explicite:
«—La passion, telle qu'elle peut éclater en une âme puissante, illuminait au dedans les jours de Mme de Pontivy. L'amour même et l'amour seul! Le reste était comme anéanti à ses yeux ou ne vivait que par là. Les ruses de la coquetterie et ses défenses gracieusement irritantes, qui se prolongent souvent jusque dans l'amour vrai, demeurèrent absentes chez elle. L'âme seule lui suffisait ou du moins lui semblait suffire; mais quand l'ami lui témoigna sa souffrance, elle ne résista pas; elle donna tout à son désir, non parce qu'elle le partageait, mais parce qu'elle voulait ce qu'elle aimait pleinement heureux. Puis, quand les gênes de leur vie redoublaient, ce qui avait lieu en certains mois d'hiver plus observés du monde, elle ne souffrait pas et ne se plaignait pas de ces gênes, pourvu qu'elle le vît.» Cette douceur et cette discrétion dans la tendresse, ce bonheur tranquille que le monde soupçonnait à peine et ne troublait point, convenaient parfaitement à l'homme déjà mûr qui se rappelait, non sans effroi, les bourrasques de sa passion pour Mme X…, et qui de sa vie n'avait pu prendre sur lui de passer la nuit entière à côté d'une femme. Il aimait, en effet, à procéder avec elles par entrevues rapides, afin de laisser à l'ardeur toute sa vivacité.
On dirait que le sceptique a été désarmé cette fois par le charme qu'embellissait une bonne grâce perpétuelle; il redevient jeune, il croit à l'amour et à sa durée. «Non, s'écrie-t-il, il n'est pas vrai que l'amour n'ait qu'un temps plus ou moins limité à régner dans les coeurs; qu'après une saison d'éclat et d'ivresse, son déclin soit inévitable; que cinq années, comme on l'a dit, soient le terme le plus long assigné par la nature à la passion que rien n'entrave et qui meurt ensuite d'elle-même.»
En conséquence, il nous représente les deux amants s'avançant toujours, plus unis dans les années qu'on peut appeler crépusculaires, et où un voile doit couvrir toutes choses en cette vie, même les sentiments devenus chaque jour plus profonds et plus sacrés.