Depuis quinze ans, j'ai eu des liens de société et même d'amitié avec bien des ministres et personnages considérables du dernier régime; ils savent tous quelle a été, à leur égard, mon attitude constante de délicatesse et de discrétion, et si j'ai jamais rien demandé à aucun d'eux.—Non, quoi que vous en disiez, je ne suis pas tombé dans quelque guet-apens. Un homme assis, et qui se tient immobile à l'écart, n'y tombe pas.»
À M. Crémieux, qui était alors garde des sceaux, il écrivait:
«Je demande de votre justice qu'on veuille bien m'aider à obtenir un éclaircissement sur cet odieux mystère… Veuillez me fournir les moyens d'arriver à expliquer complétement et à dévoiler l'infamie dont je me trouve atteint, moi qui ai toujours vécu à l'écart, ne demandant rien au pouvoir, tout entier à l'étude et aux lettres.»
Pour comble de déshonneur, son nom était placé sur la liste entre celui de M. Eugène Vouillot et celui de Charles Maurice, un franc corsaire. Une telle association eût dû suffire pour ôter tout prétexte à la calomnie: elle n'en a pas moins tenté d'y revenir par insinuation de temps à autre, et chaque fois une protestation vigoureuse l'a fait rentrer sous terre. La meilleure réfutation est celle qu'on rencontre dans une lettre à M. Barrot: «Quoi! lié dès 1824 au Globe avec tous les hommes devenus depuis ministres; vivant, dès 1832, dans la familiarité, je puis dire, des Pasquier, des Mole, des Thiers; bibliothécaire de la Mazarine depuis 1840, seulement et parce qu'il était presque scandaleux que tant d'hommes puissants, mes amis, me laissassent logé au quatrième, dans une chambre d'étudiant, à l'hôtel garni; ne demandant qu'à obtenir de la considération et à garder de la dignité dans les rapports de société où je vivais en égalité avec les meilleurs sur le pied de l'esprit; élu membre de l'Académie française en 1844, et dès lors confrère des principaux personnages politiques, j'aurais été acheté, en l'an de grâce 1847, pour la somme de cent francs; et ces cent francs seraient sur les fonds secrets! Ma foi, c'est trop bête.»
Enfin, de guerre lasse, voyant qu'on refusait de l'entendre, et ne voulant conserver aucun lien d'obligation envers un gouvernement si peu soucieux de l'honneur et de la dignité des écrivains, Sainte-Beuve donna sa démission de bibliothécaire et s'en alla professer un cours à l'université de Liége.
L'année qu'il y passa fut tout entière consacrée aux travaux littéraires, sans aucune distraction amoureuse; fidèle à son attachement pour Mme d'Arbouville, qui vivait encore, il s'y refit une virginité, comme nous l'apprend un de ses sonnets:
Non, je n'ai point perdu mon année en ces lieux:
Dans ce paisible exil mon âme s'est calmée;
Une absente chérie et toujours plus aimée
A seule, en les fixant, épuré tous mes feux.
Et tandis que des pleurs mouillaient mes tristes yeux,
J'avais sous ma fenêtre, en avril embaumée,
Des pruniers blanchissant la plaine clairsemée;
Sans feuille, et rien que fleurs, un verger gracieux!
J'avais vu bien des fois mai brillant de verdure,
Mais avril m'avait fui dans sa tendre peinture.
Non, ce temps de l'exil, je ne l'ai point perdu!
Car ici j'ai vécu fidèle dans l'absence,
Amour! et sans manquer au chagrin qui t'est dû,
J'ai vu la fleur d'avril et rappris l'innocence.