À son retour, la France présentait un spectacle bien triste; la réaction contre la République, dirigée par les partis déchus, y triomphait de partout. De vieux libéraux, tels qu'Odilon Barrot, des voltairiens comme Cousin, Thiers, Saint-Marc, y donnaient la main aux légitimistes et aux évêques, à Montalembert, à Falloux, à Veuillot, à Dupanloup, pour supprimer le suffrage universel, livrer l'enseignement aux jésuites et jeter leur pays dans le pétrin clérical, d'où il a aujourd'hui tant de peine à se tirer. Sainte-Beuve, honteux pour ses anciens amis, saisit l'occasion que lui offrait le Constitutionnel[23] de mener contre eux une vigoureuse campagne, qui se termina par l'article des Regrets, sur lequel on a tant divagué. Il semble vraiment que le journaliste s'y soit montré ingrat et traître envers les libéraux, comme s'il fallait prendre au sérieux un libéralisme dont ils ne firent étalage qu'après avoir perdu le pouvoir.
Son adhésion à la présidence du prince Louis Bonaparte fut sincère et dégagée d'arrière-pensée, quoique tacite et indirecte; il n'y mit pas la main, comme faisaient ces mêmes partis monarchiques, dans l'espérance d'y trouver une planche pourrie pour arriver à leurs fins. Lui, accepta franchement l'idée et le fait d'une restauration napoléonienne. Dans les conjonctures difficiles, on prend l'habileté où elle se rencontre, et de deux maux on est bien forcé d'opter pour le moindre. Après tout, il suivit le courant et sentit comme le peuple.
Je ne suis pas impérialiste, et oncques ne le fus; mais toutes les déclamations entassées les unes sur les autres ne me feront pas admettre qu'un gouvernement ait duré vingt années, malgré le crime d'où il était issu, si la grande majorité de la nation n'en eût pas voulu. Le fait serait trop déshonorant pour nous. Quant à la corruption, c'est depuis la chute du régime qu'elle a surtout frappé les yeux; de près, on y était moins sensible. Il serait temps, peut-être, d'abandonner un thème qui ne signifie rien et qui nous ridiculise aux yeux de l'Europe. Ceux qui s'en font l'écho oublient sans doute que le même reproche a été constamment adressé au pouvoir, et, chaque parti l'ayant exercé à son tour, il s'en suivrait que la corruption serait universelle. Cela est absurde; nous avons aujourd'hui des républicains, dit-on, à notre tête, et l'on ne se fait pas faute de crier contre la curée des places, l'avidité, l'insolence et l'incapacité des fonctionnaires. Je ne vois pas qu'ils soient plus incapables ni moins arrogants qu'autrefois; il me semble que ce sont toujours les mêmes.
J'en dirai bien autant des criminels, que les journaux de nuances opposées se jettent dans les jambes les uns aux autres. On est assassin, voleur ou sodomiste par intempérance et par vice d'éducation, et non parce qu'on est républicain, légitimiste ou même bonapartiste. Laissez donc là ce jeu hypocrite et combattez-vous à armes courtoises.
Ma digression est faite; je reviens à Sainte-Beuve. À aucun moment, ce n'a été un courtisan de l'Empire; ce régime avait à ses yeux trop peu de souci des lettres et trop peu d'égards pour ceux qui les cultivent. Alors que beaucoup d'autres réglaient leur montre sur le cadran des Tuileries ou prenaient l'heure à leur paroisse, il alla de l'avant, ne pensant et ne parlant qu'à son gré.
De nombreuses maladresses, commises au Moniteur, où il écrivait, et qui indiquaient chez le directeur de la presse un manque absolu de tact, ne tardèrent pas à le mécontenter. Par exemple, un critique de ce journal ayant un jour cité un alexandrin moderne, le ministre fit aussitôt demander si, d'aventure, ce vers ne serait pas de Victor Hugo. On le retint sur le marbre de la composition jusqu'à ce qu'il eût montré patte blanche. Vérification faite, il était d'Alfred de Musset.
Un autre jour, l'éloge du sinologue Abel de Rémusat fut écarté, parce que Fould avait confondu ce savant avec l'auteur d'Abélard, Charles de Rémusat. Aussi, fallait-il entendre Sainte-Beuve cribler de ses railleries l'ignorance littéraire des Billaut, des Vaillant, des Rouher. Ayant été victime de plus d'un manque d'égards de la part des insolents et grossiers personnages qui entouraient le trône, il écrivait à l'occasion de Jomini: «Un souverain, surtout quand il est absolu, répond jusqu'à un certain point des injustices et des injures qu'on inflige en son nom à des âmes délicates, et par conséquent sensibles à l'outrage.» Le coup le plus rude lui fut précisément porté par l'empereur lui-même. La scène eut lieu, je crois, à Compiègne, où il n'avait accepté de venir qu'à son corps défendant[24] et sur les instances de la princesse Mathilde. Il avait certes droit plus que personne à quelque mot gracieux du prince, dont il servait depuis si longtemps la politique. Or, Napoléon III, l'ayant attiré dans un entretien particulier, se prit à lui dire: «Je goûte fort, monsieur, vos excellents articles du Moniteur.—Sire, il y a trois ans que je n'y écris plus», répliqua l'écrivain, justement blessé dans son amour-propre. Aussi, après avoir rempli vis-à-vis d'un tel gouvernement son devoir d'honnête homme et de bon serviteur par maint conseil discret sur la route à suivre, les écueils à éviter, les influences néfastes, voyant qu'on restait sourd à ses avis, il éclata publiquement et fit bande à part.
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On comprend qu'il se soit refusé ensuite à parler de l'Histoire de César. Ce ne fut pas, d'ailleurs, son seul acte d'indépendance et de dignité. J'ai la bonne fortune de pouvoir donner ici une lettre inédite[25], qui prouvera avec quelle aisance spirituelle il se dérobait à certaines corvées, lorsque son dévouement était soumis à une trop rude épreuve. Il avait l'art, sinon l'audace, de dire la vérité; mais, enfin, il osait quelquefois la dire, et son adresse aidait à rendre son courage utile. M. Pelletier, chef de division au ministère d'État et chargé de la direction du Moniteur, l'ayant prié d'écrire un article sur une Histoire des Girondins, au succès de laquelle on tenait beaucoup, reçut de lui la lettre suivante:
«Cher monsieur,