Je voudrais pouvoir dire oui; mais j'ai une difficulté insurmontable sur cet auteur: il me paraît compromettre tout ce qu'il touche; il est violent et n'a pas la tradition des choses dont il parle.

«Ainsi, l'article de Condorcet, que le Moniteur a inséré, est odieux et faux; on peut être sévère pour Condorcet, mais ce n'est pas sur ce ton ni dans cette gamme. Je n'ai pas lu le reste de l'ouvrage; mais ce ne peut être bon, bien qu'il y ait des recherches. L'esprit n'en saurait être plus juste que celui de ses autres écrits. Car lui, il n'est pas un esprit éclairé, ce qui n'empêche pas qu'il n'ait une plume avec laquelle, à un moment donné, il joue merveilleusement du bâton. Je l'ai vu, comme journaliste, dirigé sur une position à enlever, et faire prouesse, s'en tirer à merveille. Mais, de lui-même, c'est un gladiateur et un casse-cou.

«Enfin, cher monsieur, vous saurez que de l'avoir nommé une fois dans je ne sais quel article et avec assez de politesse, est un des petits remords de ma vie littéraire[26]. Je n'ai, d'ailleurs, jamais eu à me plaindre de lui, mais c'est répulsion de nature, et que je vois très-partagée. Il a compromis le romantisme de Hugo; il a compromis le doctrinarisme de Guizot; il compromettrait ce qu'il sert aujourd'hui, si ce régime n'était pas en dehors et au-dessus des coups de plume pour ou contre.

«Voilà une confession; vous voyez comme je me livre.—Tout à vous.»

Inutile de nommer l'écrivain dont il s'agit, tout le monde aura reconnu
Granier de Cassagnac.

X

LA MAITRESSE FAVORITE.—UN TRAVAILLEUR À L'OEUVRE.—DIFFÉRENDS AVEC LES ÉCRIVAINS ET AVEC LES FAMILLES.—AVANIE AU COLLÉGE DE FRANCE.

Toutes les femmes aimées de Sainte-Beuve rencontrèrent dans son coeur une rivale préférée, établie à demeure dès l'enfance, qui ne perdit jamais ses droits, n'eut pas à souffrir d'infidélité et vit plutôt son influence grandir avec les années. Cette rivale, hâtons-nous de le dire, c'est l'étude. Même en ses plus vives ardeurs, il préférait feuilleter de vieux livres que caresser de frais appas.

Une des supériorités de ce rare esprit fut, nous dit Mme Colet, de se ressaisir tout entier par le travail. Sitôt qu'il reprenait sa tâche de chaque jour, tâche régulière, scrupuleuse, obstinée, et que la mort seule interrompit, ses passions chômaient; la belle du moment était mise en oubli. Chateaubriand avait dit: «Si je croyais le bonheur quelque part, je le chercherais dans l'habitude.» Lui, avait substitué le génie au bonheur, l'avait cherché et l'avait trouvé dans un labeur fécond, chaque jour repris et patiemment poursuivi avec une persévérance invariable. C'est pendant ces nobles haltes, qu'il s'imposait comme une discipline inflexible, que ses tourterelles captives s'émancipaient sans qu'il y prît garde.

Le pur lettré eût bien voulu n'avoir pas à songer au profit et ne chercher dans l'étude que ce qui est agrément, douceur, oubli, passe-temps et délices. Mais il faut vivre. Sa fortune, il est vrai, le mettait au-dessus du besoin, lui assurait l'indépendance; elle était trop modeste pour satisfaire à ses instincts de générosité. De plus, il aimait la gloire, qui ne s'acquiert pas en se jouant et réclame une application constante et de chaque jour; sinon tout s'en va en fumée et en rêve. Ajoutez-y le goût de la galanterie et les dépenses qu'il entraîne. Qui veut vivre pour plaire doit plaire pour vivre. Force fut donc à son esprit de produire et de se plier au travail.