D'un autre côté, les conditions du goût se sont fort modifiées. Pour être digne de présenter aux autres les fruits de la littérature, il ne suffit plus de les sentir soi-même avec âme, il faut encore en avoir fait une patiente étude et s'être entouré de plus de notions possible, afin de saisir et de dérober le secret du génie:
«Où est-il le temps où on lisait anciens et modernes couché sur un lit de repos, comme Horace pendant la canicule, ou étendu sur un sofa, comme Gray, en se disant qu'on avait mieux que les joies du Paradis ou de l'Olympe? le temps où, comme le Liseur de Meissonnier, dans sa chambre solitaire, une après-midi de dimanche, près de la fenêtre ouverte qu'encadre le chèvrefeuille, on lisait un livre unique et chéri? Heureux âge, où est-il?
Rien n'y ressemble moins que d'être toujours sur les épines comme aujourd'hui en lisant, de prendre garde à chaque pas, de se questionner sans cesse, de se demander si c'est le bon texte, s'il est bien original… et mille autres questions qui gâtent le plaisir, engendrent le doute, vous font gratter le front, vous obligent à monter à votre bibliothèque, à grimper aux plus hauts rayons, à remuer tous vos livres, à consulter, à compulser, à redevenir un travailleur et un ouvrier enfin, au lieu d'un voluptueux et d'un délicat.»
Il a l'air de s'en plaindre, mais qui l'a vu chez lui sait bien que cette application acharnée lui était devenue une seconde nature et qu'il s'y délectait comme dans son élément.
Sa soif de découverte et de nouveauté n'est restée étrangère à aucune connaissance, et les a fait servir toutes au perfectionnement de l'histoire littéraire qui, de cette façon, hérite et bénéficie des autres branches de la culture humaine.
Moraliste à la suite de La Bruyère et de La Rochefoucauld, il observe et décrit les moeurs sans prétendre les régler. Son ambition va même plus haut. Il voudrait, sous la diversité des organisations, discerner les caractères qui se reproduisent invariablement, afin de classer les hommes comme on fait des plantes: «Je m'applique, dit-il, à étudier la nature sous bien des formes vivantes. L'une de ces formes étudiée et connue, je passe à l'autre. Je ne suis pas un rhéteur se jouant aux surfaces et aux images, mais une espèce de naturaliste des esprits, tâchant de comprendre et de découvrir le plus de groupes possible, en vue d'une science plus générale, qu'il appartiendra à d'autres d'organiser. J'avoue qu'en mes jours de grand sérieux, c'est là ma prétention.»
Ici, nous n'avons pas à décider si la prétention est justifiée. Sa méthode d'investigation, exposée au tome III des Nouveaux Lundis, a été maintes fois discutée et contredite. On peut la voir appliquée avec une rigueur scolastique dans les ouvrages de M. Taine. Inutile, je crois, d'y insister davantage. En soi d'ailleurs une théorie est de peu d'importance; l'instrument ne vaut que par la main qui s'en sert. Sans plus nous inquiéter du but, arrêtons-nous aux accidents du voyage.
On n'attend pas de moi, sans doute, un portrait en pied; la difficulté serait trop grande de fixer celui d'un tel Protée. Au moment où vous croyez le tenir, il se dérobe et apparaît tout autre vingt pas plus loin. Le pinceau flexible dont il disposait eût seul été capable de grouper en une image ressemblante les nuances infinies qui, en se fondant, ont produit le critique universel.
Son premier fonds de collège était considérable. Loin de s'y tenir, comme on fait souvent, il le fortifia et l'accrut sans cesse, acceptant les conseils, les leçons même des latinistes et hellénistes les plus savants, et cela, jusqu'à un âge avancé. La plaisanterie de Montaigne, à propos du vieillard abécédaire qui poursuit son écolage, ne mordit jamais sur lui.
Il entendait suffisamment l'italien, médiocrement l'espagnol, beaucoup mieux l'anglais, sa langue quasi-maternelle, dont pourtant la poésie l'embarrassait parfois. Quant à l'allemand des informateurs et traducteurs l'aidaient au besoin, à en déchiffrer les textes. Il y répugnait un peu, à cause de l'obscurité du fond. Lui lisant un jour je ne sais quel morceau traduit de Hegel par M. Taine ou M. Littré, il m'arrêta dès que le changement de ton l'eût averti que le sens m'échappait: «Vous ne comprenez plus, n'est-ce pas? ni moi non plus; laissez là ces brouillards.»