La nature française résumant en elle, avec plus de rapidité et de contraste, les qualités et les défauts de l'espèce, il en fit l'objet principal de son étude. Une riche collection de livres, choisis un à un sur les quais et chez les libraires, ou achetés dans les ventes à l'époque où ils étaient encore accessibles aux petites bourses, était rangée en double et triple rayon aux murs de plusieurs chambres. L'excédant débordait dans les placards, dans des malles, sur des chaises, partout. Malgré ce désordre apparent, chaque volume avait sa place marquée dans le cerveau du travailleur qui, sans hésiter, savait où le prendre.
En outre, aussitôt qu'un article était en vue, les employés de la Bibliothèque nationale se mettaient en mouvement. On lui déterrait les bouquins les plus ignorés, les pièces les plus introuvables; on feuilletait à son intention catalogues et manuscrits; chacun s'empressait d'apporter son tribut à l'oeuvre du maître, heureux si, en récompense, il daignait quelquefois citer leur nom.
Quiconque a fréquenté tant soi peu la salle de travail, sait combien est sûre l'érudition de ces messieurs, de quelle science bibliographique ils sont tous riches, et en même temps quelle est leur complaisance à en faire profiter autrui. Jugez de leur ardeur et de leur zèle, quand il s'agit de l'un des princes de la littérature! La plupart des bibliothécaires, MM. Claude et Chéron particulièrement, se mettaient en quatre pour le contenter. Le résultat de leurs recherches formait chaque fois un ballot qu'il faisait prendre ou qu'on lui expédiait.
Autre ressource, non moins précieuse: tout individu sur lequel il avait une fois écrit devenait sien, entrait dans sa collection, dans sa ménagerie, avait son dossier. Nous appelions ainsi le paquet où était enfermé le premier article augmenté des productions ultérieures de l'auteur et des lettres échangées avec lui. On y joignait les études publiées sur lui par d'autres critiques, les renseignements et particularités recueillis sur sa personne. Toutes ces paperasses accumulées composaient l'humus sur lequel devait éclore la végétation.
Le suffrage universel ayant du bon, même en littérature, Sainte-Beuve attendait quelquefois que tous les périodiques, revues et journaux, eussent traité le sujet, afin de résumer la discussion et de rendre l'arrêt. Cependant il préférait tirer le premier, donner le coup de cloche et attacher le grelot.
Après avoir vécu huit ou quinze jours dans l'intimité de son auteur, entrant dans son caractère, dans ses moeurs, dans ses passions, dans ses préjugés; après avoir consulté sur lui tout ce qui pouvait renseigner, hommes et choses, il défendait sa porte et se mettait à l'oeuvre.
En une journée et tout d'une haleine, au risque de se fouler le pouce ou le poignet, il couchait l'article sur de petits feuillets, de son écriture menue et cursive, à peine tracée, et qu'il était ensuite assez difficile de transcrire.
Puis il se relisait pour donner le dernier poli, effaçait l'apprêt, l'air de rhétorique inhérent à l'improvisation, et tâchait de rendre sa phrase aussi souple que la parole. Son application en ce sens allait jusqu'à la manie: il ne voulait employer que des plumes d'oie, trouvant à celles d'acier trop de roideur et de résistance à mouler l'élasticité de sa pensée. Le purisme, qui retient et glace, était sacrifié à l'aisance, au naturel, à d'aimables négligences. Entre une expression correcte et un tour neuf et hardi, pas la moindre hésitation, la grammaire attrapait son soufflet. Cela n'aidait que mieux à donner au style sa netteté, ce premier éclat simple auquel le grand écrivain sacrifiait toute fausse couleur. Cette qualité n'est-elle pas d'ailleurs un besoin pour une nation prompte et pressée comme la nôtre, qui veut entendre vite et n'a pas la patience d'écouter longtemps? Tant d'application et de soins n'allaient pas sans de grandes fatigues. De temps à autre, les organes surmenés refusaient leur service. En 1860, les yeux, qu'il avait fort tendres, s'étaient enflammés au point qu'il fallut recourir à l'oculiste. Après un essai inutile de cautérisation des paupières, Sichel ordonna de renoncer au travail et d'aller immédiatement à la campagne passer quelques mois de repos absolu et de vie purement végétative. La souffrance était si aigüe, que Sainte-Beuve écouta l'ordonnance, promit de la suivre à la lettre, et mit aussitôt ses amis à la recherche d'une ferme où il pût, avec ses entours, se loger et vivre à l'aise.
On lui en découvrit une à quatre ou cinq lieues de Paris, pourvue des commodités désirables; mais il voulut, avant de s'y rendre, en connaître les habitants et voir s'ils seraient d'humeur à s'accommoder à la sienne. Ces bonnes gens vinrent donc un dimanche s'attabler, rue Montparnasse, autour d'un plantureux repas auquel ils firent honneur, tout en vantant le bon air de leur ferme et les agréments dont on y jouissait. Le prix fut débattu, et l'on s'entendit sur les divers arrangements de l'installation. Même, ayant trouvé le vin bon et la chère succulente, ils promirent de revenir le dimanche suivant, pour donner un coup de main au déménagement et conduire leurs hôtes futurs.
Pendant toute la semaine, la maison fut en l'air. On tira du grenier caisses et malles, et l'on y empila ce dont on pourrait avoir besoin. À chaque instant, Sainte-Beuve entr'ouvrait la porte de son cabinet pour héler la gouvernante et lui demander si l'on n'avait pas oublié ceci ou cela, ses caleçons, ses madras (les foulards dont il s'entourait la tête).