Et le soir, aux causeries qui suivaient le dîner, que de charmantes idylles esquissées par avance! Adieu les tracas et le tourment de l'existence fiévreuse; désormais plus d'autre souci que de s'abandonner à la bonne loi naturelle et de suivre, mollement étendu sous les pommiers, le circuit de l'ombre autour du tronc. Tous les matins, une promenade sur la lisière de la forêt voisine ou vers la mare où se jouent les canards dans un gai rayon de soleil. Plus de visites; plus de contrainte gênante:

Là chacun à son gré dans le logis s'arrange;
Si quelque ami nous vient, on le couche à la grange.

Sainte-Beuve avait toujours eu, du moins le croyait-il, des aspirations vers la vie paisible et retirée à la campagne; il les a exprimées en mainte rencontre. Certain petit tableau de Winants, un paysage hollandais représentant une cabane de bûcheron à l'entrée d'un bois, avait particulièrement le don de l'attendrir. Une émotion dont il ne se rendait pas compte le tenait là devant à rêver de paix, de silence, de condition innocente et obscure.

Au fond, le séjour des champs ne pouvait, je pense, lui convenir qu'un moment, comme passe-temps accidentel, afin de se mieux remettre en appétit de société. Ce qui le prouve, c'est qu'il a, sans en souffrir, passé sa vie dans un cabinet d'où la vue portait sur de hauts murs, d'une couleur triste et grise mal dissimulée sous un rideau de lierre. En fait de nature champêtre, un carré de jardin, grand comme un mouchoir de poche, où s'étiolaient deux ou trois arbustes, et tellement étouffé entre la hauteur des murs que les plantes refusaient d'y fleurir. Il fallait à chaque printemps le repeupler avec des fleurs empruntées à un parc du voisinage. Sans doute l'écrivain avait le rayon en lui. La fraîcheur de son imagination suppléait à l'absence de verdure.

Durant la semaine dont j'ai parlé, il se livra à une vraie débauche de poésie rustique. Ce fut un hymne perpétuel en l'honneur des paysans. Puis, quand tout fut prêt pour le départ, qu'il ne manqua plus rien aux bagages et que les malles furent bien ficelées: «Vous pouvez tout remettre en place, dit-il, notre voyage est fait et me voilà guéri.» Réellement, toute ardeur aux paupières avait disparu.

Je ne voudrais pas encourir le reproche de faire passer les gens par la cuisine et de trop m'arrêter aux détails du métier. Venons-en donc aux rapports de l'auteur avec ses confrères.

Après la publication de chacun de ses volumes, il en suivait le retentissement dans la presse, surveillant d'un oeil attentif tout ce qu'on en disait. Loin de redouter la critique, il la provoquait et offrait ses livres, même aux adversaires, pour peu qu'il les sût capables de les apprécier. À l'éloge banal il préférait la contradiction, y répondait avec vivacité, mais avec courtoisie et ne se défendait qu'en allant sur le terrain de l'ennemi. Acceptant sans froncer le sourcil le reproche d'inconstance et de variation que ne lui ménageaient pas les croyants de tous bords, il payait volontiers de quelques piqûres à la sensibilité de son épiderme les délicatesses que son infidélité ajoutait à ses plaisirs. Les seuls journaux qui eussent le don de l'irriter étaient les feuilles légitimistes et cléricales, parce que de tout temps, même avant son éclat au Sénat, au lieu de discuter ses idées, on y attaquait son caractère par des insinuations et des calomnies, et on essayait de le flétrir. Aussi, à ma connaissance, n'a-t-il été outrageux lui-même que contre Genoude, Laurentie et M. Veuillot.

Afin de ne pas manquer au devoir de politesse, le secrétaire devait lire les journaux et signaler les articles à mesure. On témoignait à tous, même aux plus humbles, combien l'on était sensible à leur attention: une lettre de gratitude et d'effusion aux gros bonnets, quelques mots de remercîment sur une carte pour le menu fretin.

La polémique lui paraissait inutile et indigne d'un esprit sérieux; sinon, elle l'aurait tenté: «Je ne crains pas les coups, disait-il, à condition de pouvoir les rendre.» Mais il n'admettait ni les gros mots ni les injures dont vit certaine presse. Ayant eu un jour l'imprudence de lui apporter un numéro de petit journal où il était bassement insulté, ce fut une explosion de mépris: «Savez-vous ce que c'est que votre X…? Oh! ne vous en défendez pas, vous avez un faible pour ce torche-c… Eh bien! votre X…, c'est un tir au pistolet. Quand on en veut à quelqu'un, on va là, on vise son homme, on paie, on tire son coup et l'on s'en va.»

Je voudrais, par un exemple entre mille, indiquer avec quelle habileté Sainte-Beuve parvenait, en restant fidèle à la vérité, à toucher aux fibres les plus délicates sans blesser l'amour-propre des intéressés. On ne peut s'en faire une idée, si l'on ne remet l'article en situation, si l'on ne se représente les difficultés de la tâche. C'est le seul moyen de juger à quel point de franchise il poussait les révélations intimes, fût-ce à l'égard de gens qu'il était habitué à respecter. Essayons d'un fait.