M. Guizot avait épousé en premières noces une femme d'un mérite solide, mais plus âgée que lui, Mlle Pauline de Meulan. Comme toutes les vieilles filles qui ont mis la main sur de jeunes maris, celle-ci adorait le sien et portait dans son affection conjugale tout l'arriéré d'une jeunesse chastement consacrée au travail et l'ardeur d'une flamme allumée sur le tard. Elle tremblait sans cesse que son bonheur ne lui échappât. Lorsqu'elle fut atteinte de la maladie dont elle devait mourir, son mari, pour la soigner, prit avec lui une nièce assez jolie, qui devint la seconde Mme Guizot. Autour du lit de la mourante, ces deux jeunesses, qui s'étaient convenues de prime abord, en vinrent peu à peu à ne plus dissimuler leur inclination. Le regard jaloux de Pauline de Meulan put lire dans leurs yeux et y surprendre peut-être l'impatience de son trépas. Qu'on juge de son désespoir!
Certes il y avait là un cas de morale humaine assez curieux, une scène digne du pinceau délié que nous connaissons. Mais comment raconter cela du vivant de M. Guizot, celui-ci étant ministre tout-puissant, alors surtout que, en bons termes avec lui, on ne tenait nullement à lui déplaire? Cette plume prestigieuse y est parvenue, indirectement et par allusion, il est vrai, mais enfin elle y est parvenue. Écoutez, et sachez entendre à demi-mot:
«Son bonheur fut grand: sa sensibilité, qui s'accroissait avec les années, délicat privilége des moeurs sévères! le lui faisait de plus en plus chérir, et, je dirai presque regretter… Cette sensibilité, à qui elle dût tant de pures délices, fut-elle toujours pour elle une source inaltérable, et, en avançant vers la fin, ne devint-elle pas, elle, raison si forte et si sûre, une âme douloureuse aussi? Sa santé altérée; au milieu de tant d'accords profonds et vertueux, le désaccord enfin prononcé des âges; ses voeux secrets (une fois sa fin entrevue) pour le bonheur du fils et de l'époux, avec une autre qu'elle, avec une autre elle-même; il y eut là sans doute de quoi attendrir et passionner sa situation dernière plus qu'elle ne l'aurait osé concevoir autrefois pour les années de sa jeunesse.»
À force de ménagement, il a fait passer la pilule; tout y est, mais il faut savoir la chose pour comprendre.
Voilà bien du tourment pour un mince résultat, diront les indifférents. Gardez-vous de le croire. C'est grâce à ces adroites finesses que la critique peut sortir des banalités de l'école et constituer une science exacte. Il n'y a d'ailleurs de vraie biographie qu'à ce prix. On a grandement raison d'admirer de semblables détails dans les vies de Plutarque, mais combien ils ont plus d'intérêt quand ils se rapportent à des contemporains, à des gens que nous avons connus et coudoyés. Ce sera l'éternel honneur de Sainte-Beuve d'avoir démêlé dans cette foule de visages, où la nature lui avait accordé de lire, quelques indices de caractère et de les constater sans violer les convenances. «Son mérite supérieur est d'avoir étudié les événements humains dans les individus vivants qui les font ou qui les souffrent. Il a aimé de tout son coeur la vérité et l'a cherchée de toutes ses forces[27].» Le mot anglais Truth n'était pas seulement l'exergue de son cachet, mais le but constant de ses efforts. Un peu trop timide au début, l'audace lui vint avec le temps.
L'homme de courage n'est pas celui qui s'expose inutilement et se fait tuer en pure perte. On ne doit courir les dangers qu'à bon escient. Supposez un inconnu, un débutant qui publie sur quelque personne célèbre des détails vrais, mais peu honorables, qu'arrive-t-il? Aussitôt la famille, que les vices ou les crimes de l'ancêtre ont enrichie, se levant indignée au nom de la morale, traîne l'imprudent et pauvre diable devant les tribunaux. Nous avons dans l'arsenal de nos lois deux ou trois articles si favorables aux coquins qu'on les dirait rédigés par eux-mêmes. Ce ne sont pas ceux que l'on applique avec le moins de plaisir. Ils seront opposés à l'écrivain téméraire, qui se verra condamné, conspué, flétri, aux applaudissements des badauds; on lui coupera le sifflet pour toujours.
Mais que ces mêmes détails soient publiés par un écrivain autorisé et, si ce n'est pas assez, par un haut fonctionnaire, par un sénateur, la scène change, le point de vue moral est renversé. Là, comme ailleurs, qui a pouvoir a droit. Peut-être essaiera-t-on de l'intimider par la menace d'un procès. Mais si, fort des vérités dont il a plein la main, il menace à son tour d'en dire davantage; de publier, s'il le faut, son livre à l'étranger, oh! alors la famille, fût-ce les Castellane ou les Broglie, rengaine et fait retraite avec sa courte honte.
Eût-elle pas mieux fait de se tenir tranquille? Laissez le moraliste, qu'il soit illustre ou obscur, scruter en liberté la vie et l'âme de ceux à qui vous tenez: ce qu'il y a de vivant dans leur immortalité n'en ressortira que mieux. Son impartialité vous répond de sa justice. Il dissèque le coeur humain comme le chimiste un poison subtil ou le zoologiste un beau serpent. L'ardeur qu'il met à son analyse, lui dissimule, tant qu'elle dure, les dangers du venin. Même après l'opération, il lui reste un grain de faiblesse pour les vices: «Ne me parlez pas des gens vertueux, disait parfois Sainte-Beuve, ils sont assommants. Les coquins, à la bonne heure! avec eux, on ne s'ennuie jamais[28].»
Ce Talleyrand, qu'on voulait l'empêcher de portraiturer, il l'a traité avec tant de jubilation qu'il en a, contre son habitude, oublié un remarquable profil tracé par Benjamin Constant dans le livre des Cent et un. Le féroce égoïsme du personnage y est si bien pris sur le vif que je veux citer la page, à titre de hors-d'oeuvre:
Ce qui a décidé du caractère de Talleyrand, ce sont ses pieds. Ses parents, le voyant boiteux, décidèrent qu'il entrerait dans l'état ecclésiastique, et que son frère serait le chef de la famille. Blessé, mais résigné, M. de Talleyrand prit le petit collet comme une armure, et se jeta dans sa carrière pour en tirer un parti quelconque.