«Il sait beaucoup de choses des femmes, leurs secrets sensibles ou sensuels; il leur pose en ses récits des questions hardies, familières, équivalentes à des privautés. C'est comme un docteur encore jeune qui a une entrée dans la ruelle ou dans l'alcôve; il a pris le droit de parler à demi-mot des mystérieux détails privés qui charment confusément les plus pudiques.»

Mais, sans plus tarder, il corrige ce que l'éloge aurait de trop flatteur par les paroles suivantes:

«Balzac, en ses romans, est une marchande de modes, ou mieux, c'est une marchande à la toilette. Et, en effet, que de belles étoffes chez lui! mais elles ont été portées, il y a des taches d'huile et de graisse presque toujours.»

Le romancier avait eu, on le sait, des débuts pénibles, de longs tâtonnements avant de percer; il avait mis la main à bien des livres obscurs publiés sous divers pseudonymes. Voici comment le critique lui jette à la tête ces premiers et infructueux essais:

«Il a sa manière, mais vacillante, inquiète, cherchant souvent à se trouver elle-même. On sent l'homme qui a écrit trente volumes avant d'acquérir une manière; quand on a été si long à la trouver, on n'est pas bien certain de la garder toujours.»

Ailleurs, il le compare aux généraux qui n'emportent la moindre position qu'en prodiguant le sang des troupes et en perdant beaucoup de monde: «C'est l'encre seulement qu'il prodigue, ajoute-t-il malicieusement; on se rachète avec lui sur la quantité.»

Puis arrive l'inévitable accusation d'immoralité, sur laquelle
Sainte-Beuve insiste plus que de raison:

«M. de Balzac a fréquemment, et à son insu peut-être, l'image lascive, le coup de pinceau vagabond et sensuel… Crébillon fils se ressouvient de Rétif…»

Enfin, usant d'un artifice qui lui permet d'attribuer à autrui ce dont il hésite à endosser lui-même la responsabilité, il se fait dire par un ami:

«Encore maintenant, voyez? N'est-il pas vraiment, à beaucoup d'égards, un Pigault-Lebrun de salon, le Pigault-Lebrun des duchesses?»