Il prête à ce même ami un dernier et méprisant propos, qui, paraît-il, avait réellement été tenu par J.-J. Ampère:
«C'est drôle! quand j'ai lu ces choses-là (certaines descriptions sales et minutieusement ignobles), il me semble toujours que j'ai besoin de me laver les mains et de brosser mon habit.»
Nous savons, par un récit de M. Jules Sandeau, quel fut l'effet de cet article sur Balzac. Celui-ci, dans ses fréquentes rencontres avec l'auteur du portrait, n'avait sans doute reçu de lui que des louanges; il avait d'ailleurs assez donné de preuves d'un talent de premier ordre pour se croire le droit d'être traité aussi favorablement que les autres grands écrivains, que le peintre littéraire ne présentait jusque-là que par leurs beaux côtés. Il s'apprêtait donc à savourer l'enivrant breuvage sans se douter de l'amertume qu'il trouverait au fond.
Les premières pages le chatouillèrent agréablement; il avala même sans trop de grimace quelques-uns des traits cités plus haut; mais à la fin, révolté de tant de chicanes, de pointes méticuleuses, il jeta de dépit la brochure en s'écriant: «Il me le paiera! je lui passerai ma plume au travers du corps!»
Pareil dessein n'est pas facile à exécuter, et les journaux se prêtent malaisément aux rancunes des auteurs vexés. Six années s'écoulèrent avant qu'une occasion favorable s'offrît à Balzac de soulager sa bile; mais, pour avoir si longtemps cuvé dans le silence, elle n'en éclata que plus amère et plus féroce.
C'est qu'aussi la condition de l'homme de lettres a bien changé depuis la Révolution! Autrefois la société aristocratique, dont se composait le public, avait un cadre restreint, un goût fixe et du temps de reste. Il suffisait d'un conte badin, d'une tragédie ou d'un bouquet à Chloris gentiment rimés pour mériter sa sympathie et attirer son attention. L'auteur était aussitôt prisé à son titre, choyé, pensionné, de tous les soupers et fêtes. L'insociable Jean-Jacques, malgré son hypocondrie, ne fit pas même exception. Quel concours, autour de ce sauvage, de financiers, de grands seigneurs et de femmes du monde pour l'amadouer ou lui venir en aide!
Aujourd'hui le public est immense, confus, morcelé en mille fractions d'humeur et de goûts différents. Il faut frapper souvent et fort pour qu'il entende. Ce n'est pas assez d'une oeuvre, ni de deux, ni de vingt. Gare au producteur qui s'arrête un instant! L'oubli se fait sur son nom, le sillon s'efface et l'oeuvre, qu'il a mis dix ans à édifier pièce à pièce, disparaît dans la pénombre. Aussi le voyez-vous forger sans trêve, battre son enclume et forcer l'attention. La nuit se passe au travail et le jour à courir les journaux, à chauffer les amis. Car le mérite ne vaut que par le bruit qu'il fait; les plus grands artistes et écrivains de notre époque en ont été aussi les plus grands charlatans..
Balzac n'était pas des moindres. Au moment où parut son portrait il avait, sans compter 25 ou 30 volumes de romans non signés, déjà produit la Physiologie du mariage, le Père Goriot, la Femme de trente ans, la Vieille Fille, Gaudissard, les Célibataires, Eugénie Grandet, Louis Lambert, la Recherche de l'absolu, la Peau de chagrin, et je ne sais combien d'autres livres qui, pour être de qualité inférieure, n'en portaient pas moins la marque de son talent. Et c'est au moment où il s'arrête enfin dans ce labeur de géant, où il prête l'oreille, s'attendant à un cri d'admiration, qu'une voix désobligeante chicanera son génie! Ah! si l'on pouvait lui répondre!
Quel écrivain n'a rêvé d'avoir sous la main un journal où, à l'aise et sans contrôle, il puisse éreinter ses rivaux et chanter sa gloire? Avoir ses coudées franches et pas de rédacteur en chef! quel bonheur!
Ce rêve, Balzac parvint enfin à le réaliser en 1840: il fonda la Revue parisienne et la rédigea tout seul. Dieu sait s'il en profite pour faire à son tour la leçon aux autres et remanier la carte d'Europe au gré de son imagination. Peu s'en faut qu'il ne demande à remplacer M. Thiers au ministère. Mais son premier soin, vous le pensez bien, est de courir sus au critique malencontreux. Sans plus tarder, il entreprend son exécution.