Le début de l'article est sur un ton de modération qui ne se soutiendra pas. L'auteur se propose, dit-il, de répondre dignement à des attaques sans dignité; mais bientôt la fièvre l'emporte, et le voilà qui tombe dans l'injure et la bouffonnerie:
«Ce bibliothécaire doit être passé par les armes de la plaisanterie, car il serait impossible de le combattre par les siennes, de se tenir sur un terrain où l'on s'enfonce dans un ennui boueux jusqu'à mi-jambe. Il est casanier, travailleur, et ne répand l'ennui que par sa plume. En France, il se garde bien de pérorer, comme il l'a fait à Lausanne, où les Suisses, extrêmement ennuyeux eux-mêmes, ont pu prendre son cours pour une flatterie…
Quand vous aurez passé le pont des Arts, Parisiens, prenez à droite: la Bibliothèque mazarine est à gauche! Vous pourriez bailler en allant de ce côté.
En lisant Sainte-Beuve, tantôt l'ennui tombe sur vous, comme parfois vous voyez tomber une pluie fine qui finit par vous percer jusqu'aux os. Les phrases à idées menues, insaisissables, pleuvent une à une et attristent l'intelligence qui s'expose à ce français humide.»
Tout le sel et l'esprit du monde ne feront jamais excuser de telles charges d'atelier. Ce qui suit devient réellement odieux:
«La muse de M. Sainte-Beuve est de la nature des chauves-souris et non de celle des aigles. Elle a peur de contempler de tels horizons, elle aime les ténèbres et le clair-obscur: la lumière offense ses yeux. Sa phrase molle et lâche, impuissante et couarde, côtoie les sujets, se glisse le long des idées; elle tourne dans l'ombre comme un chacal, elle entre dans les cimetières, elle en rapporte d'estimables cadavres qui n'ont rien fait à l'auteur pour être ainsi remués.»
Quand on songe que l'homme si indignement bafoué fut le plus intelligent et le plus sagace des historiens littéraires; que, l'analyse psychologique en main, il perça la sécheresse de Port-Royal et en fit jaillir tant de sources vives, on se prend de pitié pour le pamphlétaire qui méconnaît à ce point la poésie et le talent. N'était-ce pas, au contraire, un noble emploi de l'esprit que de rappeler les anciennes mémoires, de les rafraîchir, les renouveler, redonner de l'accent à ces voix déjà lointaines et souffler un instant la vie à des cendres éteintes?
Mais Balzac n'était pas homme à le souffrir. Avec l'insolence d'un nouveau venu qui se pavane sur le devant de la scène, il ne saurait admettre qu'on accorde le moindre souvenir à un mort. N'est-ce pas le voler, écorner sa part de louanges et de coups d'encensoir?
Sa diatribe ne se relève un peu que vers la fin, lorsqu'elle vise les poésies de l'adversaire, qui étaient, il est vrai, son côté faible, la partie de ses oeuvres pour laquelle il avait le plus de tendresse, comme une mère pour celui de ses enfants que la nature a le moins favorisé..
«Les poésies de M. Sainte-Beuve m'ont toujours paru être traduites d'une langue étrangère, par quelqu'un qui ne connaîtrait cette langue qu'imparfaitement. Il a la prétention de comprendre sa poésie, mais c'est une fatuité d'auteur. Sur la fin de leurs jours, Newton et Laplace avouaient qu'ils ne se comprenaient plus eux-mêmes. Il n'y a que des géomètres pour avouer cela. Les poëtes se feraient tirer à quatre chevaux plutôt que de s'abandonner à de pareilles confidences.»