Enfin, après mainte rupture et de nombreux pardons, acceptés chaque fois d'un air moins contrit, il se décida, quoique le coeur lui saignât et qu'il en eût les larmes aux yeux, à retirer des bienfaits qui n'excitaient plus de reconnaissance. Il s'était, pendant le cours de cette liaison, montré si aveuglément généreux que, lorsqu'il mourut, Jenny eut un moment l'espoir d'être couchée sur le testament. Apprenant qu'elle n'avait rien, elle s'en plaignit au docteur Veyne.—Il y avait trop longtemps qu'il ne vous voyait plus, observa celui-ci.—Mais moi, je ne l'avais pas oublié, dit-elle; j'ai assisté à ses funérailles.—Oh! reprit en riant le docteur, si toutes celles qu'il a connues avaient fait comme vous, c'eût été un beau convoi. Quand vous auriez défilé sur dix de front, le chemin de la maison au cimetière n'eût pas suffi pour vous contenir.

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À un certain âge, quand on en est réduit à regretter tout bas ce que rien ne peut rendre et qu'arrive l'heure triste où les amours désertent notre toit envahi par l'hiver des ans, la vraie sagesse consiste à ne plus demander aux femmes d'autre faveur que leur amitié. C'est à cela que Sainte-Beuve s'était résigné vis-à-vis des femmes du monde qui, attirées par le charme de son esprit, venaient le visiter dans son ermitage et acceptaient quelquefois de s'asseoir à sa table. Parmi les plus assidues, vers ce temps, se faisait remarquer la fille de Mme Sand, Solange Clésinger, alors en délicatesse avec sa mère, et qui parlait des admonestations morales qu'elle en recevait avec la fine ironie et le ton dégagé d'un Hamilton.

De temps à autre la maisonnette se remplissait des éclats de voix et des falbalas de Mme de Solms, petite-fille de Lucien Bonaparte et qui devait plus tard épouser le ministre italien Ratazzi. Un pied dans le monde politique et l'autre dans le journalisme, elle usa, pour obtenir une pension de l'Empereur, du crédit dont pouvait disposer l'illustre rédacteur du Constitutionnel. Celui-ci fut enchanté de la mission et s'y employa avec son zèle habituel, de concert avec M. Schneider, président du Corps législatif. Un jour qu'ils vantaient devant Napoléon III les mérites de sa parente et les nombreux amis qui l'entouraient. «Je n'ai jamais douté qu'elle n'en ait beaucoup» répondit le flegmatique souverain et il accorda 25,000 francs de pension sur sa cassette.

Les amis de la rayonnante beauté restèrent fidèles à sa bannière jusqu'après le second mariage. Lorsqu'elle revint d'Italie avec Ratazzi, ces messieurs, Polignac et Pomereu en tête, offrirent aux nouveaux époux un dîner au Palais-Royal d'où personne, j'aime à le croire, ne s'avisa d'emporter son couvert. Il régna même une si franche cordialité que tous les convives, à l'exception du mari, usaient envers la belle d'une douce familiarité avant d'être au dessert.

Sainte-Beuve ayant fait, pendant les allées et venues de sa négociation, un rapide voyage à Aix en Savoie, y consentit pour la première fois à ce que M. de Solms fît de lui une photographie dont M. Levallois a dit très-justement: «Je n'en connais pas qui rende plus exactement la physionomie de Sainte-Beuve. Lorsque je la regarde, il me semble que je vois, revivre mon vieux maître. C'est bien lui, saisi dans un de ses meilleurs moments, dans une de ses heures trop rares de douce sérénité; quand, par exemple, il descendait au jardin vers quatre heures de l'après-midi, après avoir lu un chant d'Homère, et qu'il oubliait les contrariétés ou les souffrances du présent pour songer à cette antiquité qu'il n'a jamais cessé d'aimer, qu'il comprenait et sentait à merveille.»

Une autre personne de la famille Bonaparte, la princesse Julie, eut aussi recours à lui, mais pour un motif différent. Voulant connaître son avis sur des travaux littéraires qu'elle avait en manuscrit, elle les lui communiqua. Par une étourderie inqualifiable, elle oublia dans le paquet un portrait à la plume dans lequel Sainte-Beuve était outrageusement défiguré et où se trouvait entre autres cette phrase: «Il mène, malgré son âge, une vie crapuleuse; il vit avec trois femmes à la fois, qui sont à demeure chez lui.» À quoi il ne manqua pas de répondre: «Ma vie privée a un avantage, si elle a ses faiblesses: elle est naturelle, et au grand jour. Or, l'histoire des trois femmes à domicile est une légende vraiment herculéenne, et dont je n'ai pas à me vanter. De tout temps, ç'a été faux et archifaux, comme le savent tous les amis qui m'ont visité, même en mes beaux jours.» La lettre se terminait, tout naturellement, par un congé bien mérité: «Veuillez agréer, princesse, l'hommage définitif d'un respect qui n'aura plus lieu de s'exprimer.»

Sa correspondance avec la princesse Mathilde a fait connaître, sous un jour bien favorable, la noblesse de leurs sentiments à tous deux et la dignité que Sainte-Beuve, malgré son titre de sénateur, savait conserver dans ses relations avec les Altesses. Il est touchant, au milieu de ce monde que l'on nous peint si futile et si corrompu, de voir l'écrivain et la princesse uniquement préoccupés de secourir les malheureux et de grouper autour d'une gracieuse influence les intelligences d'élite.

Oserai-je glisser ici une réflexion à propos de certains détails de cette correspondance? Dût-on la trouver déplacée, je la risque. Nous autres enfants du peuple, fils de paysan ou d'ouvrier, qui n'avons jamais eu l'heur de pénétrer dans ces sphères aristocratiques, nous devons être mauvais juges des façons de s'y conduire. Pourtant si quelque dame de haut parage eût daigné visiter de temps à autre notre logis et y laisser des témoignages d'une amitié si attentive à notre bien-être, tels que tapis, fauteuils, bijoux pour notre maisonnée, il ne nous fût jamais venu à l'esprit de répondre à tant de gracieusetés, comme le fit Sainte-Beuve, par l'envoi successif, une première fois des oeuvres complètes de Platon, la seconde fois des oeuvres complètes de Cicéron, et la troisième des oeuvres complètes de Sénèque! Oh que l'Altesse, qui était femme avant tout et des plus franches, a dû sourire de l'atmosphère factice qui se créait autour d'elle! À la suite d'une de ces leçons d'histoire que lui débitait à jour fixe le solennel M. Zeller, sur la grandeur et décadence des Grecs ou des Romains, elle ne put se retenir et, opposant son bon sens à la faconde empesée du professeur: «Il me semble toujours, lui dit-elle, que vous avez un casque.»

Théophile Gautier l'amusait mieux avec de croustillantes anecdotes qu'il savait couler en douceur de sa voix flûtée et paresseuse. Jadis la Fontaine en usait de même avec Mme de la Sablière et faisait dans ses entretiens la part de la bagatelle, que Sainte-Beuve oublia trop: «J'étais trop sérieux pour elle, disait-il après leur brouille. Elle s'est fatiguée de venir me voir tous les dimanches.»