Lui-même, une fois la paille rompue, refusa de se réconcilier. Trois mois après la scène de rupture, on lui avait dépêché, afin de ménager le rapprochement, un ami commun, M. Charles Edmond, qui l'aborda avec de bonnes paroles, lui dit que la princesse, chez qui il avait dîné la veille, s'était informée de sa santé et avait manifesté l'intention de renouer avec lui. Sainte-Beuve accueillit ces avances avec plaisir et parut près de céder, mais après un moment de réflexion: «Non, décidément, dit-il, son procédé m'a rendu ma liberté; je la garde.» Ce ne fut que plus tard, à son lit de mort, qu'il consentit à dicter pour elle quelques lignes que M. Zeller écrivit sur le marbre de la cheminée.

Son irritation provenait, j'aime à le croire, de l'excès de complaisance auquel leur relation l'avait obligé. Il y a parmi nos contemporains un gentil esprit, écrivain de race, pétillant de malice et de finesse, vers lequel l'attirait un vif sentiment de sympathie[33], et à qui il s'était promis de rendre justice. «Pourquoi, se disait-il, les spirituelles et vives peintures de M. About ne m'ont-elles pas sauté aux yeux et pris de force?» Un premier crayon de lui avait déjà saisi ce jeune homme ironique, espiègle même, le nez au vent, la lèvre mordante, alerte à tout, frondant sans merci, à l'exemple de Lucien, ne respectant ni les hommes ni les dieux, mais sous sa forme satirique et légère faisant presque toujours pétiller et mousser le bon sens dans le meilleur des styles.

Le portrait en pied de ce nouveau venu méritait bien de figurer dans la galerie à côté de ceux de MM. Renan et Taine. Le peintre s'y préparait. On avait demandé à la maison Hachette les ouvrages qu'elle avait publiés de cet auteur; M. Chéron était en train de rassembler les autres à la Bibliothèque nationale, quand la polémique dirigée par M. About contre M. de Niewekerke, surintendant des beaux-arts, le fit tomber en disgrâce auprès de la châtelaine de Saint-Gratien. Le critique n'osa pas continuer son étude, et l'occasion ne se représenta plus. Faiblesse déplorable d'un homme qui a fait preuve de fermeté toutes les fois qu'il s'est agi de la chose littéraire, et qui montre de quel prix on paie la faveur des grands! À leur contact, on perd toujours un peu de son indépendance. Le fait me paraît d'autant plus fâcheux que M. About, encouragé par cette marque d'estime, eût probablement tenu à honneur d'y répondre avec une production digne de lui, avant de se retirer dans son opulent pachalik.

XIV

QUESTION FINANCIÈRE.—LIBÉRALITÉ ET BIENVEILLANCE.—LA MANCHOTTE.—MORT DE SAINTE-BEUVE.—CONCLUSION.

Le vieux critique d'art De Piles avait imaginé, pour juger avec précision du mérite relatif des peintres, d'établir une balance dans laquelle chacune de leurs qualités aurait son tarif: le plus haut point de perfection étant désigné par le chiffre 20, on pouvait, en descendant jusqu'à 0, situer chacun d'eux à son rang. L'idée est assez drôle.

Un tableau plus piquant serait celui qu'on établirait pour les auteurs, en plaçant en regard de leurs oeuvres le prix qu'ils en ont retiré. En face, par exemple, de la chétive rétribution accordée à l'ouvrage de Port-Royal, qui a coûté à un laborieux érudit tant de veilles et de recherches, de voyages à Troyes et en Hollande, de montagnes de livres remuées et dévorées, vingt ans d'existence enfin, on placerait les sommes fabuleuses que l'on prodiguait à Ponson du Terrail pour le feuilleton qu'il venait, à cheval et en hâte, écrire à l'imprimerie du journal, ayant si bien oublié son sujet et le fil de l'imbroglio, qu'il demandait au compositeur ce qu'était devenu Rocambole.

De cette comparaison, que j'indique seulement, ressortiraient des contrastes et un enseignement qui ne seraient pas tout à l'honneur de notre goût et de notre culture intellectuelle. Il faut bien l'avouer, les oeuvres de science et d'érudition, à moins de s'imposer à un public spécial, se vendent peu en France et se lisent encore moins. L'histoire la plus savante, fût-elle agrémentée d'un style superfin, nous laisse à peu près indifférents, si elle ne traite des temps rapprochés de nous en y mêlant nos propres passions. Lorsque M. Ernest Renan a voulu monnayer la mine de son talent, il est descendu des hauteurs où il plane pour composer un livre hybride, moitié figue, moitié raisin, où le roman dissimule et farde la réalité.

Nos grands éditeurs savent cela; ils servent le public à son gré. Tous les deux ou trois ans, sans plus, ils publient pour la montre un beau livre, admirablement imprimé et illustré, sur d'excellent papier, qui leur revient cher et leur fait honneur. Moyennant quoi, ils inondent le marché d'avalanches de mauvais chiffons barbouillés d'encre, qui, dans cent ans d'ici, ne seront que fumier. «Nous sommes la crème fouettée de l'Europe.» Ce mot de Voltaire reste vrai. Notre attention se lasse vite et veut que l'on l'amuse. Au sérieux et au solide, elle préfère le piquant, le brillant, le pimpant, les colifichets. Le Dictionnaire de l'Académie rapporte moins que la Mode illustrée à la maison Didot.

Demandez à un libraire quels sont les volumes d'un débit assuré, jamais il ne vous citera de traité savant ni même d'ouvrage de critique. C'en est fait de la littérature proprement dite. Elle a beau s'émailler de jeux de mots et panacher ses tirades du pompon des bons principes, on n'en veut plus. Un écrivain qui ne manque assurément pas de réputation ni même d'esprit en est réduit, pour faire prendre ses livres, à consentir que l'on efface tout ce qu'il y a d'un peu vif contre les auteurs édités par la maison. N'est-ce pas navrant?