On n'eût pas fait subir de si humiliantes conditions à Sainte-Beuve, qui avait le respect de son art et le souci de la vérité; il eût préféré les céder pour rien. De fait, on ne lui en donnait pas grand'chose. La propriété entière d'un volume des Causeries ne lui était payée, par les frères Garnier, que 1,500 francs. Le succès croissant de la collection les décida cependant à élever le chiffre à 2,000 francs. Mais le bénéfice qu'ils en retiraient excita la concurrence. Un autre éditeur, Michel Lévy, offrit 2,500 fr. et l'emporta. Après avoir conclu cette belle affaire, Sainte-Beuve se frottait les mains de satisfaction: «Mon ami, nous voilà riches. Lévy donne 500 francs de plus et demande un quart moins d'articles, c'est double profit.»

Il n'était nullement jaloux de la fortune des autres; il se réjouissait même de voir prospérer les maisons qu'il contribuait à enrichir. Invité à dîner avec M. Nisard par ce même Michel Lévy, en son hôtel de la place Vendôme, ils y furent traités avec tout le luxe et la somptuosité du confort moderne. En sortant, M. Nisard se répandait en jérémiades sur l'injustice du sort qui prodigue les millions à ceux qui vendent les livres, tandis que ceux qui les font n'ont souvent pas le sou. Sainte-Beuve l'interrompit: «Diantre! que vous avez la digestion pénible! Je ne trouve pas, moi, que la fortune soit si mal placée; il en fait bon usage. Eh! nous en tenons toujours un joli morceau dans le ventre.»

Il s'égayait volontiers sur le compte de son confrère,—M. Nisard est de l'Académie,—qui lui avait un jour, à propos de bottes, demandé sous quel nom il voyageait: «Mais sous le mien, répondit Sainte-Beuve, pourquoi voulez-vous que j'en change?—Ah! moi, je prends un nom d'emprunt, de crainte d'être importuné.» Sainte-Beuve n'en revenait pas: «Comprenez-vous ce Nisard? il se croit célèbre.»

Beaucoup de nos auteurs, doublés d'un homme d'affaires, songent moins à produire des oeuvres consciencieuses qu'à les vendre le plus cher possible. Je ne leur en fais pas un crime, quoique l'on puisse reprocher à quelques-uns d'avoir un peu trop l'oeil au pécule et de viser plus à l'argent qu'à l'estime. Sainte-Beuve n'avait pas tant d'âpreté au gain; il composait par plaisir, pour se satisfaire et aussi par un sentiment secret du devoir. Son rêve du côté de la richesse était l'aurea mediocritas: ne pas jeter un éclat de financier aux yeux des passants, et ne pas les attrouper non plus autour de ses misères.

La crainte de n'avoir pas de quoi soutenir ses vieux jours, qui rend tant de gens sourds aux cris de la souffrance, n'avait pas de prise sur lui. Quand il songeait aux années de l'extrême vieillesse, il en envisageait la perspective en souriant et sans nul effroi: «Bah! nous nous en tirerons. Avec ce que j'ai, la pension à laquelle j'aurai droit comme professeur, le produit de mes livres et quelques économies, nous arriverons bien à mille francs de revenu par mois. Il ne m'en faut pas plus. Nous achèterons alors une petite voiture dans laquelle Marie ira me promener au Luxembourg.»

De tous côtés on lui demandait, pour lancer la publication, des préfaces ou biographies qu'il soignait avec amour, et dont bien souvent il refusait de toucher le prix. On en abusait et il finit par devenir plus exigeant. «Votre patron ne fait rien comme les autres, me disait quelqu'un que cela touchait; d'ordinaire, en vieillissant, les gens se rangent et dépensent moins. Lui, plus il va, plus il lui en faut.»

En 1861, lorsque du Moniteur on voulut le faire passer au Constitutionnel, il se fit donner 25,000 francs de prime de réengagement en sus du prix de ses articles, qui lui étaient payés 300 francs chaque. Cela ne le rendit pas plus riche. Peu de temps avant son entrée au Sénat, il était si gêné que, contrairement à ses habitudes, il eut recours à un emprunt. Sa répugnance à escompter l'avenir était excessive. Deux fois seulement, je crois, il eut recours à la bourse d'autrui. La première fut pour aider la Revue des Deux-Mondes, en prenant une action dans l'entreprise, et la seconde à l'occasion d'une encyclopédie que devaient publier les MM. Péreire. On lui avança 20,000 francs sur sa part de collaboration. L'affaire ayant manqué, ces messieurs offraient de lui faire présent de la somme; il refusa et ne voulut d'autre faveur que la faculté de s'acquitter par annuités de 5,000 francs. La dernière n'a été soldée que par ses héritiers.

Son impatience d'entrer au Sénat s'explique par bien des motifs et tous fort légitimes. C'était d'abord un moyen d'échapper, par cette dignité, aux injures de certains journaux. Il n'est pas bon, je crois, de laisser trop longtemps dans la rue des hommes distingués qui ont fait dès longtemps leurs preuves, et qui ne peuvent que perdre à être éclaboussés. Puis on n'avait cessé de lui faire entrevoir cette récompense, et le public s'attendait à ce qu'on la lui accordât. N'était-ce pas humiliant de voir entrer là comme au moulin tant de vieux employés, sans autre titre que leurs années de service, et le grand écrivain rester sur le seuil? Toute proportion gardée, il en était pour lui de cette dignité comme du couronnement de l'édifice pour le reste de la nation. À force de les promettre et de ne jamais les tenir, ces bienfaits avaient à la longue perdu toute leur grâce[34]. Enfin, dernier motif et non le moins sérieux, la fatigue s'emparait du vaillant producteur et ses forces trahissaient son courage. Il ne pouvait plus suffire, malgré les vingt ou vingt-cinq mille francs qu'il gagnait avec sa plume, aux dépenses toujours croissantes que lui imposaient le luxe d'alentour et des relations de jour en jour plus onéreuses.

Afin de donner une idée exacte de ce que fut son dernier attachement, il est nécessaire d'expliquer un trait particulier de sa nature, qui n'a jamais, ce me semble, été exposé comme il le mérite, je veux parler de son humanité.

Entre les diverses façons d'être humain, la plus originale est celle qui consiste à composer sur les misères de ce monde quelques bruyants ouvrages avec lesquels on se fait huit ou dix mille francs de rente, dont on ne distrait pas un centime en faveur des indigents.