Ai-je besoin de dire que tel n'était pas le cas de notre cher maître? Affecté plus que personne des souffrances d'autrui, il regardait comme son premier devoir d'aider à leur adoucissement. Aussi, la meilleure partie de son argent allait-elle aux mains de ceux qui en avaient besoin. Héros de la charité silencieuse, il se cachait pour donner sans rien attendre en retour.

Dans sa manière de comprendre la morale sociale, le sentiment de la solidarité entrait pour beaucoup. Était-ce propension naturelle ou conviction d'obéir à son devoir d'honnête homme? Peu importe le mobile, pourvu qu'il engendre de nobles actions.

Jamais je ne vis de sympathie plus universelle; il compatissait d'un coeur si ému aux affections humaines, que l'on peut dire sans exagération qu'il avait mal à la douleur d'autrui, ne pouvant rencontrer un pauvre sans le secourir. Une telle tendresse le fit pendant toute sa vie se dépouiller au profit des malheureux. Aussi, malgré le travail persistant et fructueux de cinquante années, malgré les avantages d'une réputation toujours croissante et un état de fortune qui, vers la fin, était devenu quasi brillant, il n'a, de fait, augmenté l'héritage de ses parents que de deux mille francs de rente. Encore l'économie fut-elle due plutôt à la maladie qui le retenait chez lui en dernier lieu qu'à un dessein bien arrêté.

Dans l'accomplissement du devoir d'humanité, sa délicatesse avait des raffinements de scrupule, dont on jugera par la note suivante de ses portraits de femme:

«L'indulgence qu'on a pour les autres, on ne doit point, sans doute, la porter à l'égard de soi-même; il faut, autant que possible, ne se rien passer. Mais, enfin, c'est une règle bien essentielle, dans la conduite, de ne jamais tirer raison d'une première faute pour en commettre une nouvelle, comme un désespéré qui le sait et qui s'abandonne. Quelqu'un voyait Mme de Montespan fort exacte aux rigueurs du carême et paraissait s'en étonner: Parce qu'on commet une faute, faut-il donc les commettre toutes, dit-elle. Je ne m'empare que du mot. Hier, vous méditiez une vie pure, dévouée, honorée de toutes les vertus, semant de chaque main les bienfaits. Ce matin, parce qu'un tort, une souillure grave a, depuis hier, obscurci votre vie, à l'heure du bienfait que vous projetiez, le ferez-vous moindre, comme quelqu'un qui déserte le combat, qui a perdu l'espoir de s'honorer lui-même? Oh! faites le bienfait comme si vous étiez resté pur; faites-le, non pour vous honorer (ce n'est pas de cela qu'il s'agit), mais pour soulager le souffrant! Que le pauvre ne s'aperçoive pas de votre tort, de votre souillure survenue envers vous-même; c'est le moyen, d'ailleurs, qu'elle disparaisse, qu'elle s'efface un peu… Tendez, tendez votre main à celui qui tombe, même quand vous la sentiriez moins blanche à offrir.»

Ne sont-ce pas là de nobles sentiments exprimés en beau langage? Peut-on mieux expier les torts d'une complexion amoureuse? Ces épicuriens sont vraiment les plus aimables des moralistes; ils mènent à la vertu par de doux sentiers. Je trouve aux lignes qui précèdent une fleur d'humanité qui me paraît bien supérieure à la charité chrétienne, et qui sent le commerce des grands philosophes de l'antiquité.

Dans la crainte d'abuser de la patience du lecteur, je ne citerai qu'une des mille anecdotes dans lesquelles on lui voit mettre en pratique sa vertu.

Quelques mois avant sa mort, la maladie l'ayant obligé de garder le lit, un vieillard, qu'il employait à faire ses courses et qu'il payait largement, vint le prier de lui accorder un secours un peu plus fort que d'ordinaire. En voyant son bienfaiteur au lit, il pâlit et se mit à pleurer. «—Qu'avez-vous donc, mon ami? lui dit le malade.—Ah! reprit le malheureux, voyez-vous, monsieur, si vous veniez à mourir, il ne me resterait plus qu'à me tuer aussi, car vous êtes mon seul moyen d'existence.»

Le mot le fit sourire. Il consola le bonhomme et lui donna ce qu'il demandait.

Il y avait quelque chose de plus précieux que l'argent et dont il était aussi prodigue envers les autres, c'étaient son temps et ses soins. Jamais une infortune ne fit en vain appel à son intercession, et il se mettait tout entier au service de ceux qui l'intéressaient. Parmi les grands écrivains de notre époque, je ne vois que Béranger qui ait été serviable au même degré. Mais le résultat obtenu par chacun d'eux était fort différent. Le chansonnier, dans son envie d'obliger l'univers, ayant fatigué de ses sollicitations les puissants et les riches, échouait souvent dans ses demandes, tandis que Sainte-Beuve, avec un tact discret, ne s'engageait que s'il voyait moyen de venir en aide par son crédit et réussissait presque toujours. «Je ne crois pas que l'on oblige mieux que lui ni qu'on l'oublie plus noblement,» disait avec raison Mme Desbordes-Valmore, au souvenir des nombreuses démarches qu'il avait tentées, soit pour elle-même, soit pour d'autres, à sa sollicitation.