L'histoire de ses relations avec M. Jules Levallois, qu'il faut lire dans le volume où celui-ci, plus reconnaissant que tant d'autres, l'a racontée, est la meilleure preuve de la persistance que mettait Sainte-Beuve à rendre service aux gens.
En 1852, il voit venir à lui ce jeune inconnu qui sortait du collége, pauvre et malade, et qui lui soumet des essais de poésie aussi naïfs et inhabiles qu'on les produit à cet âge. Loin de le dédaigner, il l'accueille avec une affabilité cordiale et s'inquiète aussitôt de lui trouver de l'emploi au Moniteur, où il écrivait lui-même. Quelque temps après, ayant besoin d'un secrétaire, il le prend avec lui et le garde en cette qualité pendant trois ans. C'est M. Levallois qui le quitte pour entrer au journal l'Opinion nationale, et Sainte-Beuve en paraît d'abord froissé. Mais, à la première visite, son dépit s'évanouit et le voilà qui s'intéresse de plus belle au succès de son jeune ami, qui l'encourage et l'aide de ses conseils, qui applaudit à chacun de ses articles et qui, dans les siens, ne laisse échapper aucune occasion de le recommander aux suffrages du public. Écrivant un jour à la princesse Mathilde, le nom de son ancien secrétaire tombe sous sa plume, et il en sort immédiatement un portrait engageant, bien fait pour inspirer, à qui le lira, le désir de connaître l'original. Et notez que ce n'était pas là un disciple, quelqu'un que l'on patronne parce que ses idées sont en communion avec les nôtres; tout au contraire, M. Levallois le critiquait, le contredisait, le taquinait, regimbait à ses idées sur presque tous les points; mais il avait suffi d'un peu de bon vouloir et de quelques germes de talent pour lui conquérir estime et protection.
Qui donc, parmi les littérateurs les plus obscurs, n'a eu recours à sa bienveillance et ne l'a trouvé toujours prêt à tendre la main? Qui donc, si petit et si éloigné qu'il fût, n'a entendu de lui un de ces mots décisifs qui engagent une vocation en faisant le jour devant elle? Écoutez ce que dit, à ce propos, M. Philippe d'Auriac: «Ne voulait-il pas me faire tâter de Buloz! Je repoussai doucement ses offres, heureux de prendre en flagrant délit d'obligeance désintéressée l'homme qu'on représentait comme un type d'égoïsme et de calcul.»
Ses ennemis ou adversaires le savaient si dévoué à la cause des lettres et de leur indépendance, qu'ils n'hésitaient pas à s'adresser à lui en cas de danger. Le journal le Figaro, qui l'avait souvent attaqué et qui préludait alors, par une rédaction spirituelle et gaie, à l'heureuse fortune qu'il a eue depuis, avait, à propos de je ne sais quel article, attiré sur lui les sévérités de l'administration. Afin d'esquiver le coup, on expédia à Sainte-Beuve l'homme de lettres de la maison. Voici en quels termes M. Jouvin raconte le succès de sa démarche:
«J'avais sonné en client à sa porte, ce fut le confrère qui m'ouvrit. Le service fut rendu, et l'illustre écrivain en doubla le prix en ne le faisant point attendre, comme en se dérobant sur l'heure au remercîment. Il donna même au-delà de ce qu'il avait promis; il se fit, de son chef, solliciteur auprès d'une haute influence et me garda le secret de la démarche, tentée victorieusement, et à laquelle je n'aurais pas eu certes l'indiscrétion de le pousser. J'appris un peu plus tard, et par un autre que par lui, ce que sa main droite avait fait en se cachant de sa main gauche.»
On écrirait un volume rien qu'avec des traits de ce genre.
J'ai peu connu la jeune fille, vulgairement désignée sous le nom de Manchotte et appelée Célina Deb…, à qui il a laissé une partie de sa fortune. Mais je trouve sur elle d'amples détails dans une étude publiée par Mme Colet, où est dépeint l'intérieur du sénateur académicien dans ses dernières années. Le philosophe que nous venons de voir si humain avait sans doute été attiré vers cette enfant par son infirmité, son air souffreteux, ses apparences timides et maladives, par le besoin qu'il avait de se dévouer au soulagement de la faiblesse.
Il la prit chez lui et l'entoura d'égards et de prévenances. Une honnête institutrice, toujours avenante et gaie, qui tenait alors sa maison, lui donna des leçons, dont Célina profita avec intelligence. Placée par le hasard dans une sphère si attrayante, dans un milieu si caressant et si doux, elle se montra digne de cet heureux sort. Pour plaire à son protecteur, elle corrigea son langage, se composa un maintien décent, qui forçait chacun à la politesse et à la bienveillance. Il y a dans la nature des femmes une telle souplesse et une finesse si déliée, que les paroles et les regards réservés de celle-ci déjouaient tout examen. Aussi, les amis de l'illustre critique, sachant gré à la jeune personne de son attitude résignée et pensive, lui offraient des bonbons et des fleurs, comme si elle eût été la véritable enfant de la maison.
«J'aime encore beaucoup à respirer les fleurs, leur disait Sainte-Beuve, mais je n'en cueille plus.» Cette explication suffisait aux honnêtes gens qui le surprenaient dans son cercle intime et les empêchait de s'étonner qu'un dernier caprice survécût à son ardeur épuisée.
Qu'il est difficile de se résigner à l'abdication! Tout nous avertit de notre décadence physique, l'indifférence des femmes, ou même leur dédain, et les plaisanteries insolentes de ceux à qui l'âge n'a pas encore rabattu le caquet. Nos infirmités et l'effort chaque jour plus grand, que nous coûte la vie, nous ordonnent de dételer; le souvenir des naufrages essuyés conseille de ne plus se risquer sur l'élément perfide. Mais quoi! des tentations nous reviennent, des envies de s'y reprendre, de prouver que nous ne sommes pas si infirmes, d'avoir une dernière saison, une semaine du moins, un bon jour. On a beau s'irriter soi-même contre ces vieilles passions et leur faire la guerre: «Que ne leur fait-on pas? On dit des injures, des rudesses, des cruautés, des mépris, des querelles, des rages, et toujours elles remuent; on ne saurait en voir la fin; on croit que, quand on leur arrache le coeur, c'en est fait, et qu'on n'en entendra plus parler; point du tout, elles sont encore en vie, elles remuent encore[35].»