Je ne veux pas conclure, par crainte de manquer d'impartialité. Je laisse donc ce soin à l'un de ceux qui continuent après lui la même lutte et qui sont plus capables que moi de juger les résultats de son oeuvre. Voici l'éloge funèbre que M. Francisque Sarcey lui consacra, quelques jours après sa mort, dans le Gaulois du 22 octobre 1869:
«Que d'idées justes Sainte-Beuve n'a-t-il pas semées autour de lui? Que d'erreurs n'a-t-il pas corrigées? Que d'heures n'a-t-il pas rendues plus agréables et plus douces! Il est bien probable qu'un jour, le monument qu'il a élevé et qui est aujourd'hui ramassé sous son nom, s'en allant pierre à pierre à mesure des siècles, se dissipera dans ce renouvellement incessant de toutes choses, qui est la loi de l'univers. Mais si l'édifice disparaît, et avec lui le nom de l'homme de génie qu'il portait à son fronton, la matière dont il fut composé est immortelle. Les idées, les notions, les renseignements, les formes de style, les façons de voir, les images, rien de tout cela ne sera perdu. Ce sont des biens qui ne périront qu'avec l'humanité même qui en a reçu le dépôt. Sainte-Beuve n'est donc point mort, puisque vit et vivra toujours ce pour quoi il a vécu, ce qui était lui.»
NOTES
[1: Je dois prévenir une fois pour toutes que là-même où je ne cite pas mon auteur, je lui emprunte assez souvent des expressions et des phrases. Il m'a semblé que le meilleur moyen de le faire connaître était de m'effacer le plus possible et de lui laisser la parole.]
[2: Les preuves du contraire éclatent à chaque pas; il faut avoir les yeux obstinément fermés à l'évidence pour ne pas les voir. Afin de couper court à la malveillance de telles insinuations, j'emprunte à la Correspondance une déclaration formelle: «Vous savez, mon cher ami, à quel fond de vérités je crois, autant qu'un tel mot est applicable au faible esprit de l'homme; les années m'affermissent dans cette manière de voir et d'envisager le monde, la nature et ses lois, et notre courte et passagère apparition sur une scène immense où les formes se succèdent au sein d'un grand tout dont nous saisissons à peine quelques aspects et dont l'incompréhensible secret, nous échappe. Ce n'est ni triste ni gai, mais c'est grave; et, quand on en est là, on peut laisser avec leurs airs de dédain tous ces esprits disciples et superficiels, qui se flattent de tenir la clef des choses, parce qu'ils ont dans la main quelques bibelots chrétiens, païens ou autres, qu'ils adorent. Au diable les fétiches, de quelque bois qu'on les fasse!» (Lettre au docteur Veyne, 22 octobre 1866)]
[3: Termes empruntés à M. Taine. On a dit encore avec bien, de l'esprit: «C'est un thésauriseur qui a enterré son or dans une foule de petits coins, et qui, n'ayant dit que la moitié de son secret, a laissé le reste à deviner.»]
[4: Le même sentiment se trouve exprimé en termes plus nobles, dans un article sur Ch. Magnin, à propos de ceux qui ont défriché le terrain du moyen âge: «Venu tard dans cette étude et à leur suite, je recueillais les fruits de leur labeur, et je leur en étais reconnaissant. Cela ne m'empêchait pourtant pas, tout en rendant justice à ces excellents travailleurs, de noter quelques-uns de leurs défauts.»]
[5: Iliade, chant XIV, vers 174 et suivants, toilette de Junon N'est-ce pas ce qu'on a appelé odor della femina?]
[6: C'est à peu près le vers d'Alfred de Musset, dans les Contes d'Espagne et d'Italie.]
[7: Voici la traduction qu'en donne Delille: