Bien que l'humanité sainte du Sauveur ne cessât de jouir, par son intime union avec le Verbe divin, d'une paix et d'une joie inaltérables, il ne laissait pas de ressentir souvent, dans la partie inférieure de l'âme, les afflictions et les douleurs devenues l'apanage de notre nature depuis le péché. Qui n'a présentes à l'esprit ces grandes paroles: Mon âme est triste jusqu'à la mort[125]. Mon Père! mon Père! pourquoi m'avez-vous délaissé[126]? Ainsi l'âme chrétienne, sans perdre sa paix, est éprouvée aussi par la tristesse et les tribulations intérieures. Si elle goûtait toujours la consolation, il serait à craindre qu'elle ne tombât peu à peu dans le relâchement; et qu'aurait-elle d'ailleurs à offrir à son bien-aimé? La vertu se perfectionne dans l'infirmité. C'est l'Apôtre qui nous l'apprend, et il ajoute aussitôt: Je me glorifierai donc dans mes infirmités, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi[127]. Cette espèce d'abandon, cet exil du cœur nous rappelle vivement notre misère, que nous oublions trop facilement, exerce notre foi, notre amour, et nous maintient dans l'humilité. Gardez-vous donc, en ces moments où Jésus paraît se retirer de vous, de fléchir sous le poids de l'épreuve, et de vous laisser aller au découragement. «Un des grands secours, dit un pieux auteur, pour bien porter sa croix, est d'en ôter l'inquiétude, et de rendre cette peine tranquille par une totale conformité à la divine volonté[128].» Au lieu de gémir et de vous troubler, réjouissez-vous plutôt; car il est écrit: Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent dans l'allégresse. Ils allaient et pleuraient en répandant des semences; ils reviendront pleins de joie, portant des gerbes dans leurs mains[129].

[ [125] Matth., XXVI, 38.

[ [126] Ibid., XXVII, 46.

[ [127] II. Cor., XII, 9.

[ [128] Boudon, les Saintes Voies de la Croix, liv. II, chap. III.

[ [129] Ps. CXXV, 5. 6.

CHAPITRE X.
De la reconnaissance pour la grâce de Dieu.

1. Pourquoi cherchez-vous le repos, lorsque vous êtes né pour le travail?

Disposez-vous à la patience plutôt qu'aux consolations, et à porter la croix plutôt qu'à goûter la joie.

Quel est l'homme du siècle qui ne reçût volontiers les joies et les consolations spirituelles, s'il pouvait en jouir toujours?