RÉFLEXION.

On ne saurait trop répéter à l'homme que sa grandeur, sa sécurité, sa paix consiste à se renoncer, à se mépriser lui-même, à s'anéantir devant Dieu, à ne vouloir en toutes choses et à ne désirer que l'accomplissement de sa volonté sainte, sans aucun retour d'intérêt propre, dans un abandon sans réserve à ce qu'il lui plaît d'ordonner de nous. Il faut se détacher même de ses dons, pour s'unir à lui d'une manière plus intime et plus pure. La ferveur sensible, les consolations, les ravissantes douceurs de l'amour, nous sont données et nous sont retirées selon des desseins que nous ignorons; elles passent, et tout ce qui passe produit le trouble, si l'on s'y attache. Dieu seul donc: n'aimons que Dieu seul, ne souhaitons que Dieu seul; aimons-le pour lui-même, dans la tristesse comme dans la joie, dans l'amertume comme dans la jouissance. Oui, je vous aimerai, Seigneur[304], je vous bénirai en tout temps[305]: vous êtes vous-même notre paix[306], et dans cette paix, je dormirai et je me reposerai[307].

[ [304] Ps. XVII, 2.

[ [305] Ps. XXXIII, 2.

[ [306] Ephes., II, 14.

[ [307] Ps. IV, 9.

CHAPITRE XXVI.
De la liberté du cœur, qui s'acquiert plutôt par la prière que par la lecture.

1. Le F. Seigneur, c'est une haute perfection de ne jamais détourner des choses du ciel les regards de son cœur, de passer au milieu des soins du monde, sans se préoccuper d'aucun soin, non par indolence, mais par le privilége d'une âme libre, qu'aucune affection déréglée n'attache à la créature.

2. Je vous en conjure, ô Dieu de bonté! délivrez-moi des soins de cette vie, de peur qu'ils ne retardent ma course; des nécessités du corps, de peur que la volupté ne me séduise; de tout ce qui arrête et trouble l'âme, de peur que l'affliction ne me brise et ne m'abatte.

Je ne parle point des choses que la vanité humaine recherche avec tant d'ardeur; mais de ces misères qui, par une suite de la malédiction commune à tous les enfants d'Adam, tourmentent et appesantissent l'âme de votre serviteur, et l'empêchent de jouir, autant qu'il voudrait, de la liberté de l'esprit.