16. La nature rapporte tout à elle-même, combat, discute pour ses intérêts.
La grâce ramène tout à Dieu, de qui tout émane originairement; elle ne s'attribue aucun bien, ne présume point d'elle-même avec arrogance, ne conteste point, ne préfère point son opinion à celle des autres; mais elle soumet toutes ses pensées et tous ses sentiments à l'éternelle sagesse et au jugement de Dieu.
17. La nature est curieuse de secrets et de nouvelles; elle veut se montrer et voir, et examiner par elle-même; elle désire d'être connue, et de s'attirer la louange et l'admiration.
La grâce ne s'occupe point de nouvelles, ni de ce qui nourrit la curiosité; car tout cela n'est que la renaissance d'une vieille corruption, puisqu'il n'y a rien de nouveau ni de stable sur la terre.
Elle enseigne à réprimer les sens, à fuir la vaine complaisance et l'ostentation, à cacher humblement ce qui mérite l'éloge et l'estime, et à ne chercher en ce qu'on sait, et en toute chose, que ce qui peut être utile, en l'honneur et la gloire de Dieu.
Elle ne veut point qu'on loue ni elle, ni ses œuvres; mais elle désire que Dieu soit béni dans les dons qu'il répand par pur amour.
18. Cette grâce est une lumière surnaturelle, un don spécial de Dieu; c'est proprement le sceau des élus, et le gage du salut éternel. De la terre où son cœur gisait, elle élève l'homme jusqu'à l'amour des biens célestes, et le rend spirituel, de charnel qu'il était.
Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grâce se répand avec abondance; et chaque jour, par de nouvelles effusions, elle rétablit, au dedans de l'homme, l'image de Dieu.
RÉFLEXION.
Selon la doctrine du grand Apôtre, nous avons en nous deux lois opposées: la loi de la chair, qui nous asservit au péché, et la loi de l'esprit qui nous retient dans l'ordre par le secours de la grâce que Jésus-Christ nous a mérité[502]. Partagés entre ces deux lois, entre la chair et l'esprit qui se combattent sans cesse[503], nous sommes ici-bas comme flottant entre le bien et le mal, entre Dieu et le monde, poussés vers l'un par la nature, attirés vers l'autre par la grâce, qui n'abandonne jamais entièrement les plus grands pécheurs, de même que la concupiscence ne cesse jamais de solliciter les plus justes. Que deviendra notre pauvre âme en proie à cette guerre terrible? Combien doit-elle trembler sur les suites d'un tel combat? Et c'est pourquoi, dit saint Paul, toute créature gémit, et est comme dans le travail de l'enfantement: et nous aussi qui avons reçu les prémices de l'Esprit, nous gémissons en nous-même, attendant l'adoption des enfants de Dieu, et la délivrance de notre corps[504]. Heureux jour! et quand viendra-t-il? Quand goûterons-nous la délicieuse paix d'un amour immuable? J'ai désiré la dissolution de ma chair, afin d'être avec Jésus-Christ[505]. Mon âme a soif du Dieu fort, du Dieu vivant. Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de mon Dieu[506]?