Mais cette constitution ne pouvait qu'accroître l'anarchie. Il fallait à la Corse un sauveur. Le pays était dans les conditions voulues pour accueillir ce sauveur, quel qu'il fut; malheureusement il était impossible qu'il sortit de son sein. Aucun des chefs n'avait assez d'autorité pour organiser un mouvement général qui eût définitivement chassé les Génois. Chacun d'eux avait son clan et sa clientèle. Il était difficile à l'un des chefs d'imposer aux autres la prépondérance de son parti sans éveiller des jalousies, qui dans ce malheureux pays, dégénéraient toujours en luttes armées. Le sauveur ne pouvait donc venir que du dehors.
Il se présenta aux quatre corses qui sortaient des prisons génoises sous les traits d'un milord anglais. Ce milord était en réalité un baron allemand, Théodore de Neuhoff.
Il faut maintenant examiner les antécédents de ce gentilhomme qui allait jouer un rôle dans l'histoire du peuple corse.
II
A la fin du XVIIe siècle, on voyait encore, en Westphalie, de ces barons Thunder-ten-Trunck et de ces hobereaux grotesques dont parle Taine[ [33]. Pauvres, pleines d'orgueil, attachées à leurs préjugés de caste, ces familles de barons vivaient dans leurs gentilhommières qui conservaient, bien amoindri pourtant, l'aspect des burgs de la vieille Allemagne. Elles se mariaient entre elles pour garder intacte la pureté de leur sang féodal, et leurs fils s'en allaient guerroyer à la solde des princes étrangers.
Telle était la famille des barons de Neuhoff: des gens d'ancienne souche, très infatués de leur noblesse, sans doute, mais, à coup sûr, sans fortune patrimoniale.
Cette fierté d'un côté, cette pauvreté de l'autre, contribuèrent à les pousser aux aventures. Déjà avec Antoine de Neuhoff, le père de Théodore, nous voyons se manifester ces tendances de chevaliers errants. Dans Théodore, il y a du Don Quichotte avec trop d'ambition dans le rêve.
Le fief des barons de Neuhoff, au XVIIe siècle, semble avoir été une terre d'assez mince importance, située dans le comté de Marck en Westphalie[ [34].
Antoine de Neuhoff, jeune homme aux manières avenantes, beau cavalier, mais sans fortune comme tous les siens, était capitaine aux gardes du corps de l'évêque de Munster. Son père avait commandé un régiment sous Bernard de Galen[ [35], ce farouche prélat, véritable «soudard mitré[ [36]».