Les préjugés féodaux, à partir de cet héritier, furent moins forts. Antoine ne tarda pas à s'en défaire. Il quitta le service militaire de l'évêque de Munster et chercha à redorer son blason par un mariage avantageux; il n'arriva qu'à se mésallier sans profit. Le drapier de Viseu, en Liégeois, dont il épousa la fille, mourut un an après le mariage, ne laissant que onze mille florins.
La famille d'Antoine ne voulut plus le revoir. Il quitta l'Allemagne avec sa femme[ [37].
S'il fallait chercher dans les lois encore obscures de l'atavisme moral l'explication des mobiles qui font agir un être humain, nous verrions Théodore soumis à une double influence dont les courants mal équilibrés contrarièrent perpétuellement sa destinée. De sa mère, Amélie, la fille du vieux drapier liégeois, il tenait cet esprit fertile en ressources commerciales qui lui permit d'intéresser à son crédit des juifs et des traitants hollandais; par le sang des routiers allemands qui coulait dans ses veines, il fut poussé à l'audacieuse entreprise qui, un moment, alarma Gênes et surprit l'Europe.
Antoine de Neuhoff, qui était venu s'établir dans les environs de Metz, mourut obscurément en 1695. Il laissait deux enfants: Elisabeth qui épousa le comte de Trévoux, et Théodore-Etienne, le héros d'Aléria. La veuve d'Antoine se remaria à un commis des douanes à Metz, nommé Marneau. Une fille naquit de ce mariage. Elle épousa dans la suite Gomé Delagrange, conseiller au Parlement de Metz[ [38].
Théodore Etienne, baron de Neuhoff, naquit à Cologne, dans la nuit du 24 au 25 août 1694[ [39], quelques mois seulement avant la mort de son père.
Un parent de Westphalie, le baron Drost, prit soin de la première enfance de Théodore[ [40]. A dix ans, il entra chez les jésuites de Munster. Un trop enthousiaste biographe affirme qu'il fut un élève intelligent et studieux, faisant ses délices de la lecture de Plutarque. Il ne devait que de très loin en imiter les héros!
Théodore serait resté pendant six ans chez les jésuites de Munster. Au collège, il s'était lié—dit-on—avec un jeune homme issu, comme lui, d'une famille westphalienne. Neuhoff et son camarade auraient alors été mis en pension à Cologne chez un professeur pour achever leurs études. On a publié une lettre du compagnon de Théodore, qui donne ces détails, et qui raconte un épisode tragique après lequel Neuhoff dût s'enfuir[ [41].
Le professeur avait une femme et deux filles jolies et sages. L'aînée se nommait Marianne. C'était un de ces paisibles intérieurs allemands, aux mœurs familiales, où la vie s'écoulait monotone, coupée par des récréations honnêtes, quelques promenades au jardin, des lectures permises et sans doute un peu de sentiment.
Cette existence patriarcale dura deux ans; elle fut troublée par l'arrivée d'un gentilhomme titré et riche. Il se mit à faire une cour assidue à Marianne. Théodore était lui-même amoureux de cette jeune personne, mais il soupirait en silence. Les assiduités du comte exaspèrent Neuhoff. Bien qu'il n'eût jamais déclaré sa flamme et que sa position ne lui permît pas de rivaliser avec le seigneur, il n'en ressentit pas moins une violente jalousie. Un soir, après une fête de famille, pour l'anniversaire de Marianne, Théodore provoqua le comte et le tua. Au milieu du trouble, causé par ce drame, Neuhoff s'était enfui «par une porte de derrière». Ce sera son habitude.
Mais il n'est guère possible d'ajouter foi à cette sombre histoire d'amour. Théodore devait avoir alors dix-huit ans, puisqu'au dire de son compagnon il aurait été mis chez les jésuites de Munster à dix ans, qu'il y serait resté six ans, et qu'il aurait séjourné deux ans chez le professeur de Cologne. Or, à l'âge de quinze ans, en 1709, Théodore se trouvait à Versailles parmi les pages de Madame, duchesse d'Orléans[ [42]. La preuve est formelle; c'est bien du futur héros de Corse dont il s'agit. Les détails que la princesse donne sur lui dans sa correspondance ne peuvent laisser aucun doute à cet égard.