D'après Madame, le jeune Théodore avait une tournure agréable, une jolie figure et l'esprit éveillé. Il savait «causer»[ [43]. Il fut vite initié à la vie et aux intrigues de la cour. Il acquit une grande souplesse et de la rouerie; le mot est de l'époque. La princesse n'eut qu'à se louer du service de son page[ [44]. Sans doute elle regrettait de trouver chez lui la trace des qualités françaises plutôt que ces grosses vertus germaniques, qu'elle mettait au-dessus de tout, comme elle eut donné toutes les «délicatesses» de la cuisine française, pour une bonne soupe au lard ou une choucroute largement garnie. Très allemande, elle s'efforçait d'inculquer à Neuhoff des goûts allemands. Mais le petit page prit surtout ce qu'il y avait de mauvais à la cour. La farouche vertu de Madame ne lui laissa aucune empreinte.

Quand Neuhoff fut en âge de servir, il vint en Bavière[ [45] où, sur la recommandation de la princesse, l'Electeur lui donna une bonne compagnie. Mais Théodore était joueur; sa passion l'entraîna à commettre des indélicatesses; il contracta des dettes et fit son apprentissage dans l'art de ne pas les payer. Il devint «un coquin, un excrocq». Deux chevaliers de Malte lui prêtèrent un jour de l'argent; pour les tranquilliser, Théodore leur dit: «J'ai encore un oncle et une tante chez Madame. Mon oncle, c'est M. de Wendt[ [46], et ma tante, Mme de Rathsamhausen[ [47]; je vais vous donner une lettre pour l'un et l'autre; ils vous payeront immédiatement.»

Il leur remit, en effet, des plis cachetés; les chevaliers arrivèrent à Versailles et présentèrent à M. de Wendt et à Mme de Rathsamhausen les lettres de leur neveu Neuhoff. «Nous connaissons fort bien Neuhoff, répondirent-ils; il a été page de Madame, mais il n'est pas notre parent.» On ouvrit les paquets: ils ne contenaient que du papier blanc. Les deux chevaliers étaient volés; ils s'adressèrent à Madame: «Cet homme, dit-elle, n'est plus à mon service. Faites en ce que vous voudrez.....[ [48]».

Harcelé par ses créanciers, Théodore quitta la Bavière et vint à Paris auprès de son beau-frère et de sa sœur, le comte et la comtesse de Trévoux. Ses parents voulurent lui faire de la morale; mais le «gentil enfant», prenant fort mal la chose, «tenta d'assassiner» son beau-frère. Sur le point d'être arrêté, il s'enfuit et gagna l'Angleterre[ [49].

Il y a lieu de croire, quoiqu'en dise Madame, que cette tentative de meurtre ne fut pas bien caractérisée. Elle n'empêchera pas Neuhoff de revenir plus tard à Paris où personne ne songera à l'inquiéter; il sera même reçu chez Trévoux.

Le séjour de Théodore, en Angleterre, reste mystérieux. Madame a reproché à son ancien page d'avoir épousé une jeune anglaise éprise de lui, alors qu'il s'était déjà marié en Bavière[ [50].

Cette éclipse ne fut pas de longue durée. On retrouve bientôt après l'ingénieux baron mêlé à la conspiration de Gœrtz et Gyllenborg.

La Suède avait un roi qui ne s'occupait que de guerre et un ministre qui ne faisait que de la politique. On aurait pu s'attendre à voir le petit-fils du compagnon de Bernard de Galen servir Charles XII. Il préféra se mettre sous les ordres de Gœrtz qui avait rêvé d'être Richelieu et qui finit comme Cinq-Mars.

Quel fut exactement le rôle de Théodore auprès du ministre suédois?

En réalité, rien de bien défini. Au service de Gœrtz, comme après en Espagne, comme aussi plus tard dans sa grande aventure de Corse, Neuhoff fut un courtier marron de la politique internationale, un de ces agents secrets qu'on emploie, qu'on paye, mais qu'on désavoue et qu'on remercie quand ils sont brûlés. Ce rôle convenait bien à ce baron allemand intrigant et besogneux, qui, à l'obstination massive de ceux de sa race, mêlait les grâces persuasives, les manières insinuantes, tout le raffinement vicieux d'un page de Versailles, devenu un roué de la Régence.