On trouve quelques détails sur cette partie de sa vie dans un livre publié à Londres en 1743[ [51], à l'époque où Théodore, réfugié en Toscane, était presque ouvertement un agent de l'Angleterre. Cet ouvrage, écrit dans le but de favoriser les intrigues de Théodore, à ce moment-là, m'a paru être plus sérieusement documenté sur les antécédents politiques de Neuhoff que ses biographes du XIXe siècle, trop pressés de s'en rapporter aux mémoires du colonel Frédéric, un faussaire avéré.

D'après l'auteur du livre de 1743, le baron, avant de quitter Paris, poursuivi par l'anathème de Madame, aurait rendu à certains ministres étrangers des services importants que ceux-ci lui payaient; même, il ne serait pas impossible qu'il fut, dès cette époque, entré en rapport avec Gœrtz, qui se trouvait à Paris au commencement de 1717[ [52].

Quand il fut obligé de quitter la France, Neuhoff, d'après le livre anglais, n'aurait eu d'autres ressources que dans les intrigues auxquelles il fut mêlé. Gœrtz, alors ministre du roi de Suède en Hollande, avait été arrêté à Arnheim, sur la demande du roi d'Angleterre. Les Anglais accusaient Gœrtz de conspirer avec les jacobites afin d'amener une révolution en Angleterre. Le comte de Gyllenborg, ministre de Suède à Londres, fut arrêté en même temps. Le duc d'Orléans obtint, par ses démarches, la mise en liberté des ministres suédois[ [53]. Le Régent affectait de ne pas croire à ce complot; il persuada à Georges Ier que le roi de Suède n'y avait pris aucune part. En réalité, la présence de Gœrtz, en Hollande, était motivée par une négociation délicate; il s'agissait de traiter avec le tzar Pierre Ier, qui se trouvait dans les Pays-Bas, d'une paix séparée entre la Suède et la Russie. Le baron de Neuhoff aurait été chargé de porter à Gœrtz des dépêches relatives à cette négociation[ [54]. Malgré sa jeunesse,—il avait alors 24 ans—Théodore remplit si bien sa mission et sut se rendre si agréable au ministre, que celui-ci le prit pour secrétaire et bientôt après pour son «principal confident[ [55]».

Dans les derniers mois de 1718, Gœrtz envoya Neuhoff en mission auprès d'Alberoni. A peine avait-il entamé les négociations que le roi de Suède mourut[ [56]. Bientôt après, Gœrtz était décapité[ [57]. Théodore se «trouva donc sans ressources dans un pays dont il ignorait la langue, et privé de l'appui de la maison d'Orléans, puisqu'il était entré dans des plans qui portaient préjudice aux intérêts de cette famille[ [58]».

Cependant Théodore devait encore surnager après ce nouveau naufrage.

La Cour d'Espagne, remplie d'intrigues d'antichambre, avec une dynastie nouvelle et étrangère qu'entourait une foule d'aventuriers cosmopolites, constituait bien le milieu voulu pour l'ambition inquiète et peu scrupuleuse du petit baron de Westphalie. Ripperda, qui, plus tard, devait devenir premier ministre, commençait à jouir d'une grande faveur à l'Escurial. Fidèle à ses ondoyants principes, l'intrigant habile qu'était Neuhoff ne manqua pas d'aller lui faire sa cour. Ils se plurent. Ripperda, dit-on, lui fit obtenir le grade de colonel avec une pension de six cents pistoles[ [59].

Mais Neuhoff n'avait pas renoncé à ses goûts dispendieux. Il était souvent gêné, et Alberoni dut, à plusieurs reprises, lui venir en aide. La fortune cependant lui sourit encore. Sur les conseils de Ripperda et grâce à son appui, il épousa une des demoiselles d'honneur de la reine d'Espagne, lady Sarsfield, fille de lord Kilmallock, jacobite réfugié à Madrid, parent du duc d'Ormond[ [60].

Ce mariage, qui aurait dû fixer Théodore, paraît avoir été une déception pour lui. Il fut quelque chose de plus pour sa femme. Lady Sarsfield était laide et vaniteuse; l'ancien page de Madame était volage, et milady n'avait rien de ce qu'il fallait pour retenir l'humeur inconstante de son mari. Cela fit un déplorable ménage.

Rostini, dans ses Mémoires, dit ceci: «Théodore épousa, dit-on, une parente du duc de Sales actuel, alors marquis de Monte Allegro.»

Or, en 1738, nous verrons le ministre du roi de Naples, le marquis de Montalègre, accorder, à Théodore, sa protection d'une façon absolue, surtout lors d'un incident touchant des vaisseaux hollandais affretés par le baron. La protection qu'exerça à ce moment Montalègre vis-à-vis de Théodore, est d'autant plus extraordinaire que le bon droit n'était certes pas du côté de l'aventurier.—Les dépêches diplomatiques de Montalègre, en 1738, sont, la plupart du temps, signées: El marques de Salas.